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Lettres sur la souffrance. Première partie

Lettres sur la souffrance. Première partie

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Les six premières lettres du livre "lettres sur la souffrance" d'Elisabeth Leseur (sur les 78 lettres qu'il contient).

1910 et 1911

« Venite ad me, omnes qui laboratis et onerati estis, et ego reficiam vos. »

« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. »

(Mt 11. 28.)

LETTRE I

Élisabeth Leseur répond à la lettre de la religieuse, lettre datée du 17 Décembre 1910, où se trouve le récit de la Première Communion et de la mort de la petite Marie B., et qui est reproduite en entier dans l’introduction du présent volume ; s’y reporter.

Ma bien chère Sœur,

19 Décembre 1910.

Comment vous dire merci pour votre longue et précieuse lettre de ce matin ; vous avez fait acte de charité en l’écrivant car, à travers l’émotion profonde que m’a causée la mort de cette chère petite, elle m’a apporté un sentiment d’une immense douceur : celui du bonheur de cette enfant, la pensée de tout ce que Dieu a fait pour elle, en grande partie par vous, ma chère Sœur, et la confiance que cette âme pure prie maintenant pour nous. Ah ! qu’elle m’obtienne des grâces ardemment désirées, une conversion surtout qui est le principal but de ma vie, et qu’elle demande pour moi à Dieu la grâce d’être fidèle à ses appels intérieurs, à cette œuvre intime qu’il a seul accomplie en mon âme, qui en était si peu digne.

Vous demanderez tout cela avec moi, n’est-ce pas, aidée des prières de la chère petite Marie. Que cette fin est belle et touchante, toute pénétrée du paternel amour de Dieu, et quel bien m’a fait, me fera ce souvenir vraiment doux et pieux ! Je garde précieusement la petite image 1 ; elle demeurera, avec votre lettre, le souvenir de cet épisode touchant de ma vie.

Mais j’espère, ma bien chère Sœur, que les liens tout spirituels créés entre nous par cette rencontre demeureront et que nos âmes ne redeviendront jamais des étrangères. Je vous envoie ce dernier exemplaire d’une photographie de moi, faite il y a cinq ans, au moment de la mort de ma sœur. 2 Demain je ferai partir le petit volume dont je vous ai parlé. 3 Lui aussi vous demandera vos prières pour moi et pour tant d’âmes qui me sont chères.

Merci encore du fond du cœur, ma chère Sœur. Si vous n’en avez pas disposé autrement, gardez pour vous la petite plaquette de Notre-Dame-des-Victoires. 4 Laissez-moi vous exprimer encore, avec ma reconnaissance émue, tous mes sentiments de respectueux attachement.

E. LESEUR.

LETTRE II

29 Décembre 1910.

Dans une lettre écrite le 28 Décembre 1910, en réponse à la Lettre I, la religieuse expliquait à Élisabeth Leseur l’attribution qu’elle avait faite de la plaquette, en ces termes :

« Merci, chère Madame, d’avoir pensé à m’offrir la petite plaquette de Notre-Dame-des-Victoires. J’aurais été heureuse de la garder, puisqu’elle me rappelait votre souvenir et celui de la pauvre enfant que j’ai d’autant plus aimée qu’elle était plus souffrante. Mais j’en ai disposé en faveur d’une jeune malade qui avait été admirable de dévouement pour Marie. C’était une artiste lyrique qui, de passage à X... et victime d’un accident, a séjourné six mois à l’Hôtel-Dieu. Elle appartenait à une excellente famille et avait été fort bien élevée ; malheureusement au sortir de pension elle perdit son père et sa mère et se laissa entraîner. Son séjour ici lui a fait un grand bien. Puisse Notre-Dame-des-Victoires lui obtenir la force de quitter le théâtre pour embrasser une carrière moins périlleuse. Je me permets de vous donner ces détails parce qu’ils se rapportent à notre petite Marie. »

C’est cette malade qui, au mois de Novembre 1910, écrivit à Élisabeth Leseur pour la remercier de ses envois de cartes et de livres à la place de la petite Marie, déjà si atteinte, et pour lui donner de ses nouvelles. Voir l’Introduction où ce billet est reproduit.

Merci encore et du fond du cœur, ma bien chère Sœur, de vos paroles si hautes, si réconfortantes et qui, elles aussi, m’ont fait grand bien. Merci plus encore de vos prières pour moi et pour des intentions qui me sont très chères. J’ai éprouvé une vraie joie à sentir qu’une âme comme la vôtre éprouvait pour la mienne une sympathie toute chrétienne et qu’une véritable union était créée entre nous, à travers le Cœur de notre commun Maître.

C’est à Lui que je confierai en ce début d’année mes vœux et mes prières pour vous. La chère petite âme à qui vous avez ouvert le Ciel les présentera à Dieu et sera notre protectrice. Puisse-t-elle nous obtenir plus de lumière et plus d’amour !

Vous avez très bien fait de disposer ainsi de la petite plaquette ; si elle peut inspirer quelques impressions chrétiennes à l’âme dont vous me parlez, j’en serai bien heureuse. Mais dites-moi quel objet ou livre pieux je pourrais vous envoyer, qui demeurerait auprès de vous et vous parlerait à la fois de la petite disparue et de moi. Il est bien entendu, ma chère Sœur, que si dans vos œuvres ou auprès des âmes je peux vous aider dans mes faibles limites, vous n’hésiterez jamais à vous adresser à moi. Il est entendu aussi que, dans le cas où mon petit livre 5 vous semblerait pouvoir faire du bien, vous me le demanderiez et je vous en enverrais des exemplaires.

Je voudrais bien, cet été, aller vous faire une petite visite qui me donnerait joie et réconfort. En attendant, je vous envoie, ma bien chère Sœur, mes souhaits, mes pensées les meilleures et l’expression de mon grand et affectueux respect.

E. LESEUR.

Je recommande aussi à vos prières la santé, peu solide en ce moment, de ma sœur, 6 et, outre les proches, quelques âmes que Dieu a mises sur ma route et qui ont besoin de sa grâce.

LETTRE III

Ma bien chère Sœur,

 

16 Février 1911.

Vous recevrez en même temps que ce mot une petite plaquette semblable à celle que j’avais envoyée à la petite Marie, et portant seulement en plus la date de cette première Communion qui a précédé de si peu la délivrance de cette pauvre enfant. J’espère qu’il vous sera possible de conserver ce souvenir qui unira dans vos pensées et votre cœur la petite disparue à celle qui ne l’oublie pas auprès de Dieu et qui a pour vous, ma bien chère Sœur, un très chrétien attachement. 7

Certaines circonstances suffisent à lier des âmes surtout lorsqu’elles se découvrent appartenir à la même famille spirituelle et il me semble qu’à travers la distance et la différence de vie nous ne pouvons plus cesser de penser l’une à l’autre, de prier l’une pour l’autre.

Une ennuyeuse grippe m’a empêchée de vous écrire depuis le 1er Janvier ; elle est tout à fait terminée, mais j’ai d’autres misères un peu désagréables. À ceux qui ne peuvent, à cause de leur santé, mener une vie pleinement active Dieu réserve d’autres moyens de Le servir et de s’efforcer d’être utiles aux âmes. Demandez-moi la grâce de correspondre à tout ce que notre bon Maître a fait pour moi.

Les santés des miens ne sont pas mauvaises en ce moment ; je les recommande tous à vos prières, surtout mes chers neveux et ma nièce que j’espère et désire voir demeurer toujours de bons chrétiens. Un désir de mon cœur, désir que je ne confie à personne, est de voir l’un d’entre eux se donner à Dieu et se vouer au sacerdoce. Mes chères sœurs 8 nous obtiendront peut-être cet honneur et cette joie.

J’ai fait dire une messe pour la petite Marie, mais j’espère qu’elle n’en a plus besoin et qu’il lui est donné de voir et de posséder ces réalités d’au delà après lesquelles nous soupirons. Un jour nous aussi, ma bien chère Sœur, nous connaîtrons, Dieu aidant, cette joie et ces réunions ineffables, un jour nous saurons à quel point les souffrances de la vie présente étaient sans comparaison avec le bonheur du Ciel.

Croyez à mon affectueux respect et à ma grande, chrétienne union de cœur.

E. LESEUR.

LETTRE IV

Ma bien chère Sœur,

7 Avril 1911.

Un mot en grande hâte pour vous demander de prier et faire prier pour moi et les miens. J’entre Dimanche soir (19 Avril 1911) dans une maison de santé et serai opérée Lundi matin ; cette opération n’a pas un caractère grave, mais mon état local lui donne toujours quelque chose de plus sérieux qu’à d’autres. 9

Je suis très abandonnée à la volonté divine ; mais demandez pour moi au bon Maître toutes ses grâces ; demandez-les pour ceux que j’aime.

Je vous redis, ma bien chère Sœur, mon chrétien et grand attachement et mon union de cœur en Notre-Seigneur.

E. LESEUR.

LETTRE V

Élisabeth Leseur avait depuis quelque temps déjà quitté la maison de santé où elle avait été opérée et était rentrée chez elle.

18 Mai 1911.

Un affectueux souvenir de la convalescente à qui il m’est permis d’écrire que fort peu. Merci de vos prières qui m’ont aidée à traverser ces jours d’épreuve. Notre commun Maître a été bien bon pour moi ; demandez encore que je ne sois pas trop indigne de tant de grâces. Ma santé s’améliore ; je vais faire de la radiothérapie. Toute ma respectueuse et grande affection.

E. LESEUR.

LETTRE VI

Ma bien chère Sœur,

7 Juin 1911.

Enfin je peux vous envoyer un mot qui vous dira ma profonde reconnaissance pour toutes ces prières qui m’ont aidée à traverser les heures d’épreuves. Dieu a été bien bon et m’a donné une force que, seule, je n’aurais pas eue. La chère petite Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus a été la douce protectrice de mon opération, 10 et maintenant je lui demande une très grande grâce : une conversion ardemment désirée. Joignez-vous à moi, n’est-ce pas, et priez à cette intention.

Mon pauvre mari et les chers miens ont traversé de bien grandes émotions ; j’ai la douce confiance que cette épreuve, bienfaisante pour mon âme, le sera aussi pour la leur et obtiendra pour eux des grâces spirituelles...

8 Juin.

Nos lettres auraient pu se croiser si la mienne n’avait été interrompue hier ; mais nos cœurs se sont, eux, bien sûrement rencontrés. Merci, ma chère Sœur, de votre si bonne missive ; vous ne sauriez croire le bien que vous me faites, ni à quel point votre amitié m’est précieuse. Nous lisons en ce moment, mon mari et moi, les Fioretti de saint François d’Assise et je disais ce matin à mon mari que la rencontre de cette petite Marie avait été une « fleur » dans ma vie ; il est bien doux d’en respirer de semblables, de loin en loin. Votre affection en est une, bien bonne et bienfaisante aussi.

J’ai prié pour vous en ces fêtes de l’Esprit-Saint et je Lui demande avec vous de nous éclairer et de me permettre de faire un bon usage de cette vie que la Providence m’a conservée. Sera-ce pour longtemps ? Les années qui viennent nous diront à ce sujet la volonté divine, car malgré une santé robuste en somme, j’ai eu et possède toujours des maladies si exceptionnelles que mon être physique est bien compromis. Enfin, ne nous en tourmentons pas et vivons la journée présente, faisant notre tâche et attendant que le bon Maître dise ce qu’il veut de moi : maladie ou santé relative, joie ou souffrance, longue vie ou Ciel atteint plus vite. Oh ! oui, ce sera bon de s’y retrouver tous dans ce Ciel désiré et d’y trouver Celui pour qui nous nous efforçons d’agir et de souffrir.

C’est le meilleur rendez-vous des cœurs, n’est-ce pas ?

En attendant, je vous en donnerai un autre bien volontiers. Mon mari ne peut partir qu’à la fin de Juillet et nous sommes tenus aussi par le traitement de radiothérapie que je suis en ce moment. Nous irons chez mon frère dans l’Yonne durant quelques jours et de là, si vous êtes à X... à ce moment-là, nous irons vous faire une petite visite. Ce serait entre le 1er et le 15 Août (en prenant deux dates extrêmes), plus probablement entre le 5 et le 10 Août. Aurons-nous alors quelque chance de vous voir ? Cette perspective me remplirait de joie, et si la chose est possible j’irai communier dans votre petite chapelle dont j’ai gardé un doux souvenir. Puis, nous repartirons directement pour notre Jougne, 11 où nous passerons les vacances.

Il me faut cesser, car mon bras n’a pas encore toute sa liberté de mouvement. 12 Je vous envoie, ma bien chère Sœur, mon tout affectueux souvenir et l’expression de ma profonde et respectueuse amitié. Priez toujours pour mes intentions et demeurons très unies par l’âme en Notre-Seigneur.

E. Leseur.

1 Se reporter à la lettre de la religieuse du 17 Décembre 1010, dans l’Introduction.

2 C’est la photographie reproduite en tète du présent volume, voir l’Introduction

3 Il s’agit du livre qu’Élisabeth Leseur a écrit à la mémoire de sa sœur Juliette, UNE AME. SOUVENIRS RECUEILLIS PAR UNE SŒUR ; se reporter à L’Introduction ; consulter également JOURNAL ET PENSEES DE CHAQUE JOUR

4 Voir L’Introduction.

5 UNE AME.

6 La sœur cadette d’Élisabeth Leseur, Madame H. D..., mère de sa nièce Marie et de ses neveux André et Maurice (Voir : JOURNAL ET PENSEES DE CHAQUE JOUR) dont il sera souvent question au cours de la présente correspondance.

7 La religieuse remercia de cet envoi Élisabeth Leseur, le 21 Février 1911, en ces termes : « Bien chère Madame, combien je suis touchée et reconnaissante de votre bonne lettre et de votre si gracieux envoi ! Je puis vous assurer que je n’avais pas besoin de ce souvenir pour penser à vous ; mais, comme vous me le dites, il unira dans mon cœur ma chère petite disparue à vous qui avez été sa bienfaitrice. À ce double titre, il me restera doublement cher et précieux. Je l’ai déposé, avec votre photographie, aux pieds de ma Vierge, et j’ai souvent ainsi la satisfaction de vous retrouver. El puis, ayant une particulière dévotion à Notre-Dame-des-Victoires, c’est encore une raison de me réjouir de l’avoir sous les yeux. Merci donc bien des fois, chère Madame, de votre délicate et affectueuse attention... »

8 Les deux sœurs qn’Élisabeth Leseur avait perdues, Marie et Juliette.

9 À propos de celle opération, se reporter à JOURNAL ET PENSEES DE CHAQUE JOUR, In Memoriam, et Cahier de Résolutions

10 La religieuse, dès qu’elle reçu la lettre du 7 Avril, lui annonçant l’opération qu’allait subir Élisabeth Leseur, lui avait écrit dans un mot daté du 8 Avril 1910 : « ... Je commence ce soir même une neuvaine à l’angélique petite sœur Thérèse de l’Enfant Jésus pour vous, chère Madame. Confiance et courage... ».

11 Voir sur Jougne JOURNAL ET PENSEES DE CHAQUE JOUR, In Memoriam

12 Conséquence de l’opération dont il est question dans les lettres précédentes et dans celle-ci.

 

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