Le fils du chasseur d'ours. 1er chapitre
Extrait du premier chapitre du Fils du Chasseur d'ours, dans lequel l'indien Vohkadeh informe Martin que son père a été fait prisonnier par les sioux Oglalas, et devrait être mis à mort.
(...)
Peu de paroles avaient été prononcées entre les membres de cette réunion depuis qu’ils étaient arrivés. Frank, s’adressant à l’Indien, lui dit en anglais :
— Mon frère rouge se trouve maintenant dans notre maison ; il y est le bienvenu, il peut nous transmettre son message.
Le Peau-Rouge jeta à la ronde un regard inquisiteur et répondit :
— Comment Vohkadeh peut-il parler, s’il n’a d’abord fumé le calumet de paix ?
Martin détacha de la muraille un calumet indien qu’il remplit de tabac. Quand tout le monde fut assis autour du messager, il aspira six fois en envoyant la fumée en haut, en bas et vers les quatre points cardinaux, enfin il dit :
— Vohkadeh est notre ami ; nous sommes ses frères ; il peut fumer avec nous le calumet de paix et nous dire son message.
Martin tendit ensuite la pipe à l’Indien ; celui-ci la prit, se leva et répondit :
— Vohkadeh n’a jamais vu ces visages pâles ni ce noir, mais il a été envoyé vers eux pour les préserver de la captivité. Leurs ennemis sont ses ennemis et ses amis doivent être aussi ses amis, houg !
Houg ! chez les Indiens signifie « Oui ! C’est ainsi 9 ↓ ! » Ils emploient cette affirmation pour donner plus de force à leur discours, principalement avant une pause ou à la fin d’une phrase.
Vohkadeh passa la pipe à son voisin ; pendant qu’elle circulait, il se rassit par terre et attendit jusqu’à ce que Bob ait fumé, comme le dernier de l’assemblée.
En cette circonstance, le jeune Peau-Rouge avait agi avec la sagesse d’un vieil ambassadeur. Martin lui-même, à peine sorti de l’enfance, montrait une gravité, un sérieux qui, en l’absence de son père, en faisait un digne chef de maison.
Dès que Bob eut déposé la pipe, Vohkadeh commença :
— Mes frères blancs connaissent-ils le visage pâle que les Sioux ont nommé Nou-pay-klama ?
— Tu parles de Old Shalterhand 10 ↓ ? répondit le grand Davy ; nous ne l’avons jamais rencontré, mais tout le monde sait combien sa réputation est grande ; que dis-tu de lui ?
— Il aime les hommes rouges quoiqu’il soit un visage pâle ; ses balles ne manquent jamais leur but et d’un coup de poing il terrasse l’ennemi le plus fort. Il déteste le sang, mais il sait se défendre. Il est le premier trappeur qui soit venu vers le Yellowstone. Les Sioux Oglalas 11 ↓ assiégèrent pendant deux jours un rocher sur lequel il s’était réfugié ; il n’en tua pas un, mais il leur proposa de combattre, seul et sans armes, contre trois des plus braves, armés de tomawaks. De sa main, il a brisé les trois Sioux, dont deux chefs renommés. Alors un hurlement de douleur s’éleva dans la montagne et les wigwams des Oglalas. Ces cris retentissent encore aujourd’hui, à chaque anniversaire. Voici que sept ans se sont écoulés, et les plus braves de la tribu viennent de partir pour entonner leur chant de mort sur la tombe des trois vaincus. Malheur au Blanc qu’ils rencontreront sur leur route ! On le liera sur la tombe des chefs et il mourra au milieu des supplices, afin que son âme aille servir les esprits des trois morts, dans les prairies éternelles !
Vohkadeh cessa de parler. Martin se leva en s’écriant :
— Bob, selle vite les chevaux. Toi, Frank, prépare les munitions et les provisions de toutes sortes ; pendant ce temps, je graisserai les fusils et j’aiguiserai les couteaux !
— Qu’avez-vous donc ? demanda le petit homme étonné.
— N’as-tu pas compris ce qu’a dit Vohkadeh ? Mon père est prisonnier des Sioux Oglalas ; il va devenir la victime du sacrifice, si nous arrivons trop tard ! Il faut qu’avant une heure nous soyons en route pour le Yellowstone !
— Tonnerre et foudre ! s’écria Frank se levant à son tour ; le Peau-Rouge est peut-être mal informé !
Le nègre brandissait un pieu et criait :
— Massa Bob partir aussi ! Massa Bob tuer tous ces chiens d’Oglalas !
Mais l’Indien fit signe de la main et reprit :
— Mes frères blancs font comme les moucherons qui voltigent et tourbillonnent quand ils sont irrités. Les hommes pèsent leurs actes avant d’agir. Vohkadeh n’a pas encore parlé !
— Parle donc, dis-moi si mon père est en danger ? s’écria Martin.
— Tu vas le savoir.
— Pas de lenteur, Indien, réponds-moi !
— Tranquillisez-vous, mon jeune ami, interrompit Jemmy, laissez Vohkadeh achever son discours ; vous ne gagneriez rien en le pressant ; nous vous aiderons tous, après !
— Puis-je y compter ?
— Eh ! Sans doute ! Nous avons fumé le calumet ensemble, nous voilà tous frères pour de bon ! Ni le grand Davy, ni le gros Jemmy n’ont jamais refusé leur aide à personne, nous retarderons un peu notre chasse au buffle pour vous donner un coup de main ; seulement, il faut combiner son affaire ; laissez parler ce garçon ; asseyez-vous, écoutons-le avec patience ; il a raison, le calme avant tout !
Tous trois se rassirent, l’Indien poursuivit :
— Vohkadeh est fils des Sioux Panca, amis des visages pâles ; forcé de se mêler aux Oglalas, il épie l’occasion de les quitter. Il devrait être maintenant près de Yellowstone avec les autres guerriers ; il les a vus attaquer le chasseur d’ours et ses compagnons endormis. Les Oglalas craignent les Shoshones, leurs ennemis, qui habitent cette montagne. Vohkadeh a été envoyé en reconnaissance pour découvrir les wigwams des Shoshones, mais il n’y est pas allé ; il est venu, en toute hâte, à la demeure du chasseur d’ours pour dire à son fils et à son ami, qu’on a fait prisonnier le Blanc !
— Vohkadeh est bon et brave ! Je n’oublierai jamais son nom ! s’écria Martin. Mon père connaît-il cette démarche ?
— Vohkadeh lui a parlé, il a demandé sa route au Blanc, mais les Oglalas ne le savent pas.
— Ils s’en douteront, en ne te voyant point revenir !
— Non, ils croiront que Vohkadeh a été tué par les Shoshones.
— Mon père t’a-t-il donné pour nous des instructions particulières ?
— Non, Vohkadeh doit seulement vous dire que lui et ses compagnons sont prisonniers. Mon jeune frère blanc saura ce qu’il faut faire.
— Oui certes ! Je ne reculerai devant rien pour sauver mon père ! À cheval, mes amis !
Jemmy arrêta l’impétueux Martin :
— Stop my boy 12 ↓, que voulez-vous faire ? Aller vous faire embrocher par les Indiens ? Attendez un peu, le gros Jemmy vous aidera volontiers, mais point de folie ! Vohkadeh va nous apprendre maintenant à quel endroit votre père a été fait prisonnier.
L’Indien répondit :
— Le fleuve que les visages pâles nomment Pulver se partage en quatre bras, c’est vers celui de l’ouest que le chasseur d’ours a été pris.
— Bien ! Alors, du côté du camp Mac-Kinney et au sud de Murphy. Cette contrée ne m’est point entièrement inconnue. Mais comment ce fameux chasseur a-t-il pu se laisser capturer ?
— Le chasseur dormait, et la sentinelle n’était pas un homme de l’Ouest.
— Quelle direction les Oglalas ont-ils prise ensuite ?
— Ils sont allés vers la montagne que les Blancs appellent la Grosse Corne.
— Alors c’est vers la montagne de Big Horn. Et après ?
— Ils se sont dirigés vers la Tête du mauvais Esprit.
— Ah ! la Devils Head !
— De là, ils ont envoyé Vohkadeh en reconnaissance ; il ne sait pas où les « Rouges » se trouvent maintenant.
— Nous suivrons la piste.
— Combien y a-t-il de jours qu’ils ont pris le chasseur d’ours ?
— Il y a quatre soleils.
— O malheur ! Quand leur fête funèbre doit-elle avoir lieu ?
— Le jour de la pleine lune ; c’est l’anniversaire de la mort des chefs.
Jemmy compta mentalement et dit :
— S’il en est ainsi nous pouvons encore rejoindre les Indiens ; il y a dix jours d’ici à la pleine lune. Mais quel est le nombre de ces Oglalas ?
— Cinq fois dix et encore six.
— Cela fait cinquante-six. Combien de prisonniers ont-ils ?
— Six, en comptant le chasseur d’ours.
— Nous en savons assez ; de bien longues réflexions ne sont pas nécessaires, Martin Baumann, qu’en pensez-vous ?
Le jeune homme leva la main droite comme pour prêter serment et répondit :
— Je jure ici de sauver mon père ou de venger sa mort ! Dussé-je poursuivre et combattre seul les Sioux Oglalas ; je mourrai plutôt que de faillir à mon serment !
— Mais tu n’iras pas seul, dit le petit Frank, puisque je t’accompagne et je ne t’abandonnerai jamais !
— Et Massa Bob aussi ! cria le noir. Bob tuer les Oglalas !
Son visage avait une expression féroce ; il grinçait des dents, toute la sauvage férocité de ses instincts se réveillait.
— Je suis des vôtres, répéta le gros Jemmy ; je me ferai un plaisir d’enlever aux Rouges leurs prisonniers, et toi, Davy ?
— Quelle absurdité ! répondit le grand Davy, impassible. Crois-tu que je resterai à coudre mes souliers ou à moudre du café, pendant que vous entreprendrez une campagne pareille ? Je pensais que tu connaissais mieux ton vieux camarade !
— Bon, voilà donc enfin quelque chose de sérieux. La chasse aux animaux finit par devenir monotone. Mais que fera Vohkadeh, notre frère Rouge ?
L’Indien répondit :
— Vohkadeh est un Mandane, ou plutôt un fils des Panca-Sioux et non un Ogallala. Si ses frères blancs veulent lui donner un fusil, de la poudre et du plomb, il les suivra partout.
— Brave garçon, s’écria le petit Frank, tu auras non seulement une carabine, mais encore un cheval frais ; nous en possédons quatre, donc il en reste un à ta disposition ; le tien semble hors de service. Allons, partons, messieurs !
— Tout de suite ! appuya Martin.
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