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Extrait de la Vie de saint Hugues, évêque de Grenoble

L'abbé Charles Bellet, qui a compilé les sources latines du texte de Guigues le Charteux, a composé un abrégé de la vie de Hugues. En voici les premiers paragraphes. 

Cet « abrégé de la vie de saint Hugues » a été composé par l’abbé Bellet. Il s'agit d'un résumé du texte latin composé par Guigues.

Hugues est né vers le mois de novembre de l’année du Seigneur 1052 dans la localité appelée Châteauneuf, aux bords de la rivière Isère, dans le diocèse de Valence. Il eut des parents de dignité sociale non négligeable et, ce qui est plus important, remarquables par la sainteté de vie. Son père, appelé Odilon, exerça avec prestige le métier des armes et, surtout, il se distingua par l’amour de la vérité et de la chasteté. Sa mère, ornée des vertus chrétiennes à la hauteur des qualités de son conjoint, s’efforça d’élever son enfant avec soin et de l’instruire dans l’amour du Christ et des enseignements de l’Église. Attiré et conforté, plus que ce que l’on pourrait dire, par ces exemples, le jeune homme progressa dans la ferveur d’âme et dans la pureté de cœur, d’où il ne s’écarterait jamais, selon la maxime biblique : « Quand l’adolescent s’attache à son chemin, il ne s’en éloignera pas, même dans la vieillesse ».

Il aima Dieu avec fidélité : il aima aussi, plus que ce qui est habituel, les études. Étant très porté vers les études littéraires, il se rendit à l’étranger afin de fréquenter les universités plus prestigieuses ; de ce fait, on pense qu’il fut disciple de maître Bruno à Reims3.
De retour dans sa patrie, il devint bientôt chanoine de l’église cathédrale de Valence. Il résidait là-bas, occupé à la prière et à l’étude tout en restant fidèle à Dieu « dont le service est une royauté », quand l’évêque de Die, appelé aussi Hugues, qui était né à Valence4 et exerçait comme légat du pape saint Grégoire VII en France, arriva à Valence. En peu de temps, il ne manqua pas de repérer « un jeune d’allure élégante, haut de taille, cultivé dans ses paroles, modeste dans ses mœurs ». Selon les récits, cela arriva au mois de mai 1079.

L’année suivante, notre Hugues se trouve en Avignon avec le légat, qui avait convoqué un concile ; les chanoines de Grenoble, qui y assistaient, n’ayant pas de pasteur, demandèrent comme évêque de Grenoble le chanoine de Valence, à l’époque âgé à peine de 27 ans, mais déjà mûr en piété et en science. Le légat donna volontiers son accord à leurs demandes et, non sans peine, en raison du refus énergique d’Hugues – dicté par l’humilité –, réussit à lui faire accepter l’épiscopat, une charge redoutable même pour les épaules des anges. Cependant le chanoine reçut d’abord l’ordre du presbytérat, car il n’avait pas encore reçu les ordres sacrés ; puisque le métropolitain de Vienne était atteint par le délit infamant de simonie, Hugues n’accepta pas qu’il lui imposât les mains. Par conséquent, il se rendit à Rome, accompagné par le légat, afin d’être consacré par le bienheureux Grégoire.

Une fois que tout cela fut accompli, il arriva enfin à l’Église de Grenoble, l’an 1080 ; celle-ci était lamentablement effondrée par l’absence de biens spirituels et temporels. De ce fait, épuisé dans son esprit soit en raison de son inexpérience juvénile, soit sous le poids de la charge assumée, à peine deux ans après sa consécration, il devint moine à la Chaise-Dieu, de l’ordre de Cluny. Ayant professé pendant un an environ la vie bénédictine, mais convaincu par les pressantes exhortations du pape saint Grégoire VII, il revint à son siège épiscopal : s’il était rentré au monastère poussé par la ferveur, c’est avec une ferveur accrue qu’il est rentré gouverner son Église.

Peu après son retour, un événement mémorable et digne d’être mentionné se produisit : il y a, dans le diocèse de Grenoble, un endroit désert au milieu des montagnes, qui porte depuis longtemps le nom de Chartreuse ; à l’époque, en raison de l’orographie escarpée, il n’était accessible qu’aux animaux sauvages, à peine connue des hommes, peuplée des forêts vastes et épaisses, et entourée de toute part par des crêtes. Notre évêque avait vu, en songe, que Dieu bâtissait une demeure pour sa Majesté dans ce désert même, ainsi que sept étoiles rutilantes qui montraient le chemin à Hugues, à travers les rochers et les forêts, jusqu’à un lieu solitaire, comme un vrai tabernacle entre Dieu et les hommes.
Un événement confirma ce songe. Car peu de temps après, sept hommes arrivèrent à Grenoble pour visiter Hugues : le maître Bruno de Cologne ; le maître Landouin, Toscan de la ville de Lucques ; Étienne de Bourges ; Étienne de Die, tous deux chanoines de Saint-Ruf, près de Valence en Gaule ; Hugues, André et Garin. L’évêque les reçut avec joie, en reconnaissant que la volonté de Dieu se manifestait à lui, par l’intermédiaire des sept hommes symbolisés par les sept étoiles.

Quels étaient leurs motifs, quels étaient leurs projets ? Il suffira de les résumer en un seul mot : Secoués par le terrible jugement de Dieu, après avoir renoncé à tout, ayant vendu leurs biens et les ayant distribué aux pauvres – selon la parole de Jésus : « Si tu veux être parfait, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; et viens à ma suite » –, ils cherchaient ardemment, afin de mieux observer la vie cachée du Christ, des lieux inaccessibles, suffisamment adaptés à la prière et à la méditation de la vérité éternelle. Ô solitude bienheureuse ! Ô seul bonheur ! Où s’accomplit brillamment la maxime divine : « J’ai remémoré les jours de jadis, j’ai gardé à l’esprit les temps éternels ».

Notre Hugues conduisit maître Bruno et ses compagnons au désert signalé miraculeusement par Dieu ; là, ils ont embrassé la vie solitaire, voués à la prière, au jeûne et au silence. C’est la naissance de l’Ordre Chartreux, l’an 1084.

Plusieurs disciples ont suivi les ermites, parmi lesquels on doit compter Odilon, le père vénérable de l’évêque ; oubliant son âge avancé, il rejoignit les premiers chartreux, vécut humblement dans les cellules, et presque centenaire reposa en paix dans le Seigneur. Son fils n’agit pas autrement : se rendant très souvent à la solitude de la Chartreuse, il vécut en tout une vie vraiment monastique, à tel point que maître Bruno le forçait parfois à partir, en lui disant : « Allez, allez à vos ouailles, donnez-leur ce que vous leur devez ».

(...)