Les béatitudes. 1er chapitre
Extrait du livre "Les béatitudes", de Mgr Georges Chevrot. Dans cette première partie, l'auteur explique le contexte général des béatitudes.
INTRODUCTION AU DISCOURS DES BÉATITUDES
I. L’ÉVANGILE NOUS PRÉCÈDE
Les « Béatitudes » forment le prologue du Discours dans la montagne, qui occupe dans l’Évangile une place capitale.
Sur un plateau situé dans la chaîne des collines surplombant le lac de Génésareth, une foule immense, accourue non seulement des bourgades de la Galilée mais des provinces limitrophes et même de Judée, entourait Jésus. Il y avait quelque six mois que le nouveau prophète avait commencé sa prédication. L’autorité de sa parole et les nombreuses guérisons qu’il opérait avaient drainé vers lui la faveur populaire. Beaucoup se demandaient s’il ne serait pas le Messie, annoncé par les prophètes d’Israël pour réaliser les antiques promesses de Dieu à Abraham, le père de leur race. Ne le laissait-il pas entendre lui-même quand il allait répétant : « Le royaume de Dieu est là. Croyez à la Bonne Nouvelle ».
Jésus devait justement profiter de l’affluence des auditeurs pour exposer longuement la charte du royaume de Dieu. Cette expression « royaume de Dieu », souvent employée par le Sauveur, vous sera plus familière quand, après avoir vu ce qu’elle signifiait pour ses contemporains, vous connaîtrez le sens qu’elle a pour nous, hommes du vingtième siècle.
Notez d’abord une particularité de vocabulaire. Dans les textes évangéliques, la formule comporte des variantes. Saint Matthieu écrit le plus souvent « royaume des Cieux ». N’imaginez pas qu’il désigne par là le séjour des saints dans l’au-delà. Le mot Cieux est en ce cas la transcription d’un terme hébreu dépourvu de singulier ; il est un substitut du mot « Dieu », le nom ineffable que les Juifs s’abstenaient de prononcer par crainte de le proférer en vain. Saint Luc, composant son évangile pour des chrétiens qui, venus du paganisme, n’avaient pas le même scrupule, dit couramment, comme saint Marc, « le royaume de Dieu », ou encore le règne de Dieu, ce qui est plus intelligible à des cerveaux modernes. Ces trois formules sont rigoureusement synonymes. Certes la patrie céleste est éminemment le royaume de Dieu, mais la mission de Jésus est d’amener tous les hommes à reconnaître maintenant la souveraineté de son Père, à établir le règne de Dieu sur la terre.
Le royaume de Dieu est là. Aux oreilles des Juifs pieux cette déclaration ne prêtait pas à l’équivoque. Elle voulait dire que Dieu n’avait pas oublié son peuple et que l’apparition du Messie changerait les conditions d’existence de l’humanité. Durant de longs siècles le peuple élu avait eu le privilège de servir le seul vrai Dieu, mais il se savait destiné à le faire connaitre au monde entier. Ses prophètes l’avaient assuré que lorsque tous les peuples adoreraient le Dieu de leurs pères, la vertu règlerait les relations des hommes entre eux. « On ne donnera plus à l’insensé le nom de noble, avait écrit Isaïe, et le fourbe ne passera plus pour magnanime ». (32, 5) La paix s’étendrait sur la terre : plus de rivalités, plus de guerres entre les nations, Isaïe encore l’avait prédit : « De leurs épées les peuples forgeront des socs de charrue et de leurs lances des faucilles. Une nation ne lèvera plus le glaive contre l’autre : elles ne prépareront plus la guerre ». (2, 4)
Cependant depuis quatre siècles qu’aucun prophète n’avait surgi dans la nation juive, l’imagination populaire s’était plu à mettre surtout en relief les félicités temporelles du règne messianique. Et s’étonnerait-on que l’espoir d’une revanche nationale se fût superposé à la foi religieuse d’un peuple malheureux, courbé sous le joug de l’étranger ? Aussi se représentait-il le Roi-Messie sous les traits d’un conquérant invincible qui assujettirait toutes les autres nations sous l’hégémonie d’Israël en même temps que sous la loi de Dieu.
Jésus ne pouvait évidemment pas souscrire à une pareille déformation de la personne et de la fonction du Messie. Il brisera l’enthousiasme de ses partisans de la première heure en refusant la royauté temporelle qu’ils lui proposeront ; bien plus il n’acceptera publiquement le titre de Messie que quelques jours avant de mourir. Jusque-là il s’efforcera de corriger les préjugés de ceux qui l’écoutaient ; Quand il annonçait « Le royaume de Dieu est là » il ajoutait aussitôt : Convertissez-vous, c’est-à-dire : « changez de mentalité, transformez vos cœurs, repentez-vous ». Bien peu comprenaient la portée de cet avertissement, le plus grand nombre étant persuadé que les fils d’Abraham entreraient de plein droit dans le royaume de Dieu. Se targuant de leur fidélité à la loi de Moïse, ils estimaient n’avoir pas besoin de se convertir. La « Bonne Nouvelle » (c’est la traduction du mot : Évangile) ne tarda point à décevoir l’attente quasi générale. À des hommes qui rêvaient de guerre sainte et de maitrise du monde, Jésus prêchait la lutte contre le péché et la maîtrise de soi comme étant les conditions de la réforme du monde. C’est l’aspect dramatique de sa mission que, plus le Sauveur en précisera le caractère spirituel, plus il verra se détourner de lui l’ensemble du peuple providentiellement chargé de préparer sa venue sur la terre.
Toutefois les contemporains de Jésus ne méconnaissaient pas les desseins de Dieu en pensant que le Messie dût transformer les conditions terrestres des hommes. Le royaume de Dieu, inauguré par Notre Seigneur, comporte une double perspective : l’avenir éternel qu’il annonce ne doit pas faire oublier l’avenir temporel dont la terre sera le théâtre. La mission du Sauveur s’insère dans l’histoire de l’humanité pour en fixer les étapes aussi bien que le terme. Son Évangile possèdera une double efficacité : il procurera le ciel aux habitants de la terre, mais déjà il acclimatera le ciel sur la terre en transformant la vie présente des hommes. Pour parler comme saint Paul, il doit « recréer un homme nouveau à l’image de Dieu dans un état de justice et de sainteté véritables ». (Ep 4, 24)
À l’époque où le Fils de Dieu prit rang dans notre race, la condition humaine était déjà différente de celle que nous montrent les premières pages de la Bible. Un grand progrès s’était accompli dans les esprits et dans les cœurs. Or Jésus doit revenir sur la terre pour introduire tous les enfants de son royaume dans la gloire éternelle de Dieu. Ce retour du Christ aura lieu « quand tout lui aura été soumis » (1 Co 15, 28), ce qui implique que l’humanité aura réalisé de nouveaux progrès, à mesure que le règne de Dieu se sera développé sur la terre.
Croyez à la Bonne Nouvelle, disait le Maître. La soumission à l’Évangile est pour chaque croyant la certitude du salut éternel, mais en même temps elle est pour l’humanité prise dans son ensemble un principe de régénération et de progrès. Les disciples du Christ ne doivent pas s’immobiliser dans l’attente du ciel, comme s’ils n’avaient rien à faire, je ne dis pas sur la terre, mais de la terre. De par la volonté de Jésus, ils ont à orienter vers Dieu la marche en avant de l’humanité. Les progrès inouïs de la science offrent désormais aux hommes de nouvelles conditions d’existence ; aux développements de la technique moderne correspond une évolution psychologique et sociale de l’humanité. Ces perfectionnements terrestres sont conformes au plan du Créateur. Il reste – et c’est l’essentiel – que dans cette marche en avant les hommes évitent les déviations où ils se fourvoieraient fatalement, s’ils négligeaient ou transgressaient les lois de Dieu.
C’est à nous, Chrétiens, qui connaissons le terme magnifique de l’évolution de l’humanité, appelée à devenir une famille divine, d’épargner ces déviations à nos semblables. Non seulement nous devons croire au perfectionnement terrestre de notre race rendu certain par les progrès scientifiques, à un avenir humain terrestre rendu possible et inévitable par suite d’une élévation de la culture et d’un sens plus aigu de la justice chez les hommes, mais notre rôle est de diriger ce progrès humain vers sa véritable fin, qui est Dieu. Voilà, pour les chrétiens de notre temps, ce que signifie le règne de Dieu sur la terre.
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