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L'éloquence chrétienne

Dans cette 12e leçon, Frédéric Ozanam analyse ce qui caractérise l'éloquence des grands penseurs chrétiens. 

Dès les commencements de l’éloquence chrétienne, j’y vois une séparation profonde d’avec les théories et l’art de l’antiquité, et j’y trouve encore ce je ne sais quoi d’original qui ébranle les hommes et qui est véritablement le secret de l’éloquence. Voyez saint Paul arrivant au milieu de cette multitude de Grecs si raffinés : comme il foule aux pieds les misérables ressources de la parole humaine ! Comme il fait peu de cas des sublimités du langage ! Il fait profession de ne savoir qu’une seule chose : le Christ et le Christ crucifié. Je ne tarde pas à m’apercevoir, comme saint Jérôme, que cet homme, qui me paraissait sans culture, a en lui-même des ressources que ses auditeurs de l’Aréopage ne connaissaient plus, et que ses paroles inattendues, brusques, non préparées, frapperont comme des coups de foudre.

À mesure que la société chrétienne grandit, la prédication s’étend : elle finit par avoir besoin de se régler. Il faut qu’un ministère si continuel et si considérable trouve ses lois, et quand saint Ambroise écrit son livre de Officiis ministrorum, (les devoirs des ministres) imité à quelques égards du livre de Officiis de Cicéron ; lorsqu’il trace les devoirs du prêtre, il n’oublie pas le ministère de la parole. On a compté avec erreur saint Ambroise parmi ceux des Pères qui s’étaient montrés étrangers à l’art et ennemis des lettres : au contraire, il est encore tout nourri des chefs-d’œuvre de l’antiquité, et il en a si bien gardé le parfum, qu’il s’attache à trouver les règles de l’art même dans l’Écriture sainte. Dans les lettres qu’il écrit à un nommé Juste, il s’applique à montrer comment, partout dans l’Écriture, il trouve les trois choses que les rhéteurs regardaient comme nécessaires pour faire un discours complet : une cause, une matière et une conclusion. Ainsi saint Ambroise est tout pénétré des règles antiques, des grâces mêmes de l’antiquité, et il en paraîtra quelque chose dans les préceptes qu’il tracera à l’orateur chrétien. En voici le résumé : « Que le discours soit correct, simple, clair, lucide, plein de dignité et de gravité ; qu’il n’y ait point d’élégance affectée, mais qu’il s’y mêle quelque grâce… Que dirai-je de la voix ? Il suffit, selon moi, qu’elle soit pure et nette ; car c’est de la nature et de nos efforts qu’il dépend de la rendre harmonieuse. Que la prononciation soit distincte et mâle, qu’elle s’éloigne du ton rude et grossier des campagnes sans prendre le rythme emphatique de la scène, mais qu’elle conserve l’accent de la piété1. »

Ainsi, vous le voyez, il ne faut pas s’y méprendre, saint Ambroise est encore de cette école qui prenait soin non seulement de la pensée, de la parole, mais du geste même de l’orateur et des plis de son vêtement.

Cependant le véritable fondateur de la rhétorique chrétienne, celui à qui cette fonction appartenait, précisément à cause de sa profession d’ancien rhéteur, c’est saint Augustin, surtout dans le quatrième livre d’un de ses traités fort considérables de Doctrina christiana et de Catechizandis rudibus. Après avoir consacré les trois premiers livres à montrer comment et dans quel esprit on doit étudier les Écritures, saint Augustin emploie le dernier à faire voir comment on doit communiquer aux autres la science dont a su faire la conquête, et là, dans cette théorie de la prédication chrétienne, il est conduit à rassembler tous les préceptes d’une rhétorique nouvelle. « Et d’abord il déclare qu’il connaît la rhétorique des écoles, qu’il ne se propose ici ni d’en donner les préceptes, ni de les discréditer ; car, la rhétorique apprenant à persuader le vrai et le faux, qui osera dire que la vérité doit demeurer sans armes contre le mensonge2 ? »

Mais il se montre novateur lorsqu’il ajoute ce que les anciens n’avaient pas osé dire, que l’éloquence se rencontre aussi sans la rhétorique, que l’on peut y arriver en écoutant, en lisant les auteurs éloquents, en s’exerçant soi-même à dicter et à écrire. À ces conditions, on peut se passer de la subtilité de l’école, et, par cette voie, un homme peut rencontrer ce don ineffable de persuader et de bien dire.

Après avoir fait ce juste partage de l’éloquence et de la rhétorique, saint Augustin reprend, sans nous en avertir, les préceptes des anciens et en fait, pour ainsi dire, le triage, laissant de côté tout ce qui est devenu superflu pour la simplicité des temps nouveaux. Ainsi la part principale est faite à l’invention, comme il convenait aux temps chrétiens qui assurent à la pensée l’empire qu’elle doit avoir sur la forme. L’invention est donc le point principal, et, se fondant sur le beau traité de Cicéron, de Inventione, saint Augustin rappelle que la sagesse est le fonds même de toute éloquence, qu’elle est bien au-dessus ; car la sagesse, sans l’éloquence, a fondé les cités, et l’éloquence, sans la sagesse, les a plus d’une fois mises en ruines. Appliquant ces préceptes, il vaut mieux, dit-il, que les prédicateurs parlent éloquemment, mais il suffit qu’ils parlent sagement. Ces préceptes étaient d’une admirable fécondité et d’un admirable à-propos : car si le christianisme, aussi sévère que l’antiquité en matière d’art, eût voulu donner la parole seulement à des hommes éloquents, alors à combien peu eût-il été permis de la répandre, et à combien peu de la recevoir ! Et ainsi l’enseignement chrétien, au lieu d’être la lumière et la consolation de tous, serait resté le plaisir et le privilège d’un petit nombre. C’était donc une grande et féconde parole que celle qui devait donner la liberté de la chaire, non plus seulement à celui qui serait exercé pendant de longues années aux luttes oratoires, comme Démosthènes et Cicéron, mais au plus humble prêtre, quand il aurait la foi qui inspire, et le bon sens qui ne permet pas de se fourvoyer.

Saint Augustin conserve, avec Cicéron, la distinction des trois parties de l’invention oratoire ; car, dit-il, il est d’une vérité éternelle que l’orateur doit convaincre, plaire et toucher. Et je ne m’étonne pas que saint Augustin veuille conserver à l’orateur chrétien cette mission de convaincre, ni qu’il l’exhorte à ébranler la volonté rebelle et à la toucher ; surtout je ne suis pas surpris qu’il lui permette de plaire, car je sais la pénétration de saint Augustin, ce grand connaisseur du cœur humain, et je n’ignore pas que le secret de plaire est aussi celui de gagner les âmes. Cependant, là encore, il s’attache à l’essentiel, il déclare que, pourvu que la clef ouvre, il permet qu’elle ne soit pas d’or, qu’elle soit de plomb ou de bois ; mais il faut qu’elle ouvre les barrières, qu’elle les ouvre à toutes les lumières de la vérité et à toutes les violences de la grâce divine.

Quant à l’élocution, il conserve aussi, comme fondée sur la nature, la distinction des trois styles : le simple, le tempéré et le sublime. Le sujet de l’orateur chrétien est toujours sublime, mais il n’en est pas de même de son style. Le style simple, dit saint Augustin, est celui que l’auditeur supporte plus longtemps ; et, plus d’une fois dans sa longue carrière, il a observé que l’admiration d’une belle parole arrache quelquefois moins d’applaudissements à l’auditoire que le plaisir d’avoir conçu, facilement et sans nuage, une vérité difficile mise à sa portée par une parole simple.

Voilà tout ce que recommande saint Augustin pour l’élocution. En ce qui concerne le nombre oratoire, il déclare que, pour lui, il cherche à le conserver dans ses discours, sans affectation, mais qu’au fond il y tient peu et se réjouit de ne pas le rencontrer dans les livres saints, qu’il éprouve quelque plaisir dans les beautés naïves, incultes, toutes spirituelles de l’Écriture, affranchie en quelque sorte de ces usages de la sensualité ancienne.

Il y a quelques périls dans les dédains de saint Augustin pour les délicatesses du style ; il y a ici quelques traces de la décadence et du mauvais goût de son siècle. Cependant, s’il est insuffisant en ce qui concerne l’élocution, s’il n’a fait que répéter les règles de la rhétorique cicéronienne en ce qui regardait l’invention, il va se relever singulièrement lorsqu’il entrera jusque dans les dernières profondeurs de la philosophie de la parole, et qu’il donnera le véritable mystère de la nouvelle éloquence qu’il veut fonder. C’est ce qu’il fait dans un autre ouvrage, dont l’occasion même est digne d’intérêt, et qui peint bien l’âme de saint Augustin. Un diacre, nommé Deo Gratias, chargé de l’instruction des catéchumènes, lui avait écrit une lettre pour lui peindre ses dégoûts, ses peines, ses découragements dans une fonction si difficile. Saint Augustin cherche à relever son courage en lui faisant, avec une admirable analyse, la peinture de toutes les tristesses, de tous les découragements qui peuvent saisir un homme chargé de porter la parole devant ses frères, et cependant en lui montrant par quels moyens victorieux on peut dompter ses ennuis, ses découragements et triompher, tôt ou tard, de toutes les résistances de soi-même et d’autrui. Les deux secrets de toute cette éloquence dont saint Augustin va chercher le fond dans l’élude de l’esprit humain, sont l’amour des hommes, qu’il faut instruire, et l’amour de la vérité, qui n’est autre que Dieu même. Je dis d’abord l’amour des hommes, et saint Augustin trouve, en effet, une ressource d’éloquence que les anciens n’avaient pas connue dans la chanté, dans ce besoin que nous avons de communiquer à autrui les vérités dont nous sommes pénétrés, dans cette ardeur qui fait que nous ne pouvons nous empêcher d’ouvrir la main, quand elle est pleine de ce que nous regardons comme vrai, comme beau, comme bon. « Car, dit-il, de même qu’un père se plaît à se faire petit avec son enfant, à bégayer avec lui les premiers mots, non qu’il y ait rien de bien attrayant à murmurer ainsi des mots confus, et cependant c’est là le bonheur rêvé par tous les jeunes pères ; de même pour nous, pères des âmes, ce doit être un bonheur de nous faire petits avec les petits, de murmurer avec eux les premières paroles de la vérité, et d’imiter l’oiseau de l’Évangile qui réunit ses petits sous ses ailes, et n’est heureux qu’autant qu’il est réchauffé de leur chaleur et qu’il les réchauffe de la sienne. » C’est qu’en effet, personne mieux que saint Augustin n’a connu cette mystérieuse sympathie de l’orateur et de l’auditeur, par laquelle l’un éclaire, soutient, conduit l’autre, tandis que tous deux travaillent à la même heure, par le même effort, au dégagement et à l’éclat de la même vérité.

Si l’amour des hommes est un des principes de l’éloquence nouvelle, il y a un amour plus sacré encore, c’est l’amour de la vérité, l’amour de cet idéal souverain dont l’orateur doit être rempli, dont il n’atteint jamais toute la perfection et toute la splendeur, qu’il perd par moments, mais dont la vue, de temps à autre, le soutient, le réveille, et lui rend toute son ardeur. Voilà ce que saint Augustin avait connu mieux peut-être qu’aucun des hommes éloquents de l’antiquité, et ce qu’il exprime dans une page qu’il faut vous lire tout entière : « Pour moi, presque toujours mon discours me déplaît, car je suis avide d’un mieux, que souvent je possède au dedans de moi, avant que j’aie commencé à l’exprimer par le bruit de la parole ; et quand tous mes efforts sont restés au-dessous de ce que j’ai conçu, je m’afflige de sentir que ma langue n’a pas pu suffire à mon cœur. L’idée illumine mon esprit avec la rapidité de l’éclair ; mais le langage ne lui ressemble point : il est lent, tardif, et, tandis qu’il se déroule, déjà l’idée est rentrée dans son mystère. Cependant comme elle a laissé des vestiges admirablement imprimés dans la mémoire, ces vestiges durent assez pour se prêter à la lenteur des syllabes, et c’est sur eux que nous formons ces paroles qu’on appelle langue latine, grecque, hébraïque ou tout autre ; car les vestiges mêmes de l’idée ne sont ni latins, ni grecs, ni hébreux, ni d’aucune nation ; mais comme les traits se marquent dans le visage, ainsi l’idée dans l’esprit… De là il est facile de conjecturer quelle est la distance des bruits échappés de notre bouche à cette première vue de la pensée… Cependant, passionnés pour le bien de l’auditeur, nous voudrions parler comme nous concevons… et parce que nous n’y réussissons pas, nous nous tourmentons, et comme si nos peines étaient inutiles, nous séchons d’ennui, et l’ennui fait languir le discours et le rend plus impuissant qu’au moment même où, du sentiment de son impuissance, l’ennui nous est venu3. »

C’est admirable ! il n’est pas besoin de vous le dire : l’éloquence est retrouvée, quand on en a retrouvé non seulement toutes les inspirations, mais surtout tous les découragements, toute la mélancolie et tous les désespoirs. Voilà comment la doctrine théorique de l’éloquence nouvelle avait été reconstruite par les grands orateurs chrétiens.

1 Saint Ambroise, de Officiis ministrorum, 1. 1 ; c. 22, 23.

2 Saint Augustin, de Doctrina christiana, 1, IV, c. 2

3 Saint Augustin, de Catechizandis Rudibus, cap. 2.