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Le corsaire de la république

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Le corsaire de la république

L'un des premiers livres que nous avons publiés, et qui reste passionnant malgré son âge. Louis Garneray, dont le père est ami de Surcouf, embarque sur sa frégate à l'age de 13 ans, et va vivre des aventures fabuleuses sur les mers du globe. Voici le premier chapitre du livre

Ce livre est édité sous le titre "Voyage, aventures et combats".

Chapitre 1

Départ de France – Relâche – Événements divers – Arrivée à l’île de France

 

Je suis né à Paris le 9 février 1783. Mon père, peintre de genre, dont le nom figure honorablement dans les biographies des contemporains, me destinait à suivre sa carrière. Un penchant irrésistible que je ressentais pour les aventures et les voyages, un enthousiasme pour la gloire, partagé, du reste, par la jeune génération de cette époque, enthousiasme qui me brûlait le sang et me présentait sans cesse, pendant mes journées et mes nuits, des pensées et des rêves de combats, s’opposèrent à la réalisation des désirs de mon père.

J’avais à peine treize ans et demi lorsque je lui déclarai ma résolution de m’embarquer en qualité de marin, et je mis une telle ténacité dans mes instances que je finis enfin par obtenir ou, pour être plus exact, par lui arracher son consentement. Je dois avouer que ma fermeté, dans cette circonstance, fut énergiquement soutenue et stimulée par les conseils et les encouragements que je recevais, presque chaque matin, par la poste, d’un de mes parents, M. Beaulieu-Leloup, capitaine de frégate, qui se trouvait alors à Rochefort.

Mon cousin Beaulieu-Leloup, marin de corps et d’âme, éprouvait un profond sentiment de commisération pour les habitants des villes. Le bonheur sur la terre ferme lui semblait un paradoxe insoutenable : il ne comprenait la vie que sur un pont de navire ; et il n’admettait les relâches dans un port ou à la côte que comme une de ces contrariétés et l’un de ces ennuis inhérents à l’existence humaine, que l’on doit subir avec résignation puisqu’ils sont inévitables.

Le jour fixé pour mon départ de la maison paternelle arrivé — et quoique bien des années me séparent de ce souvenir, je me le rappelle encore comme s’il ne datait que d’hier —, je me revêtis, afin de mieux m’affermir encore dans ma résolution, d’un costume complet de matelot que l’on m’avait donné au ministère de la marine.

— Mon cher Louis, me dit mon père, qui, afin de rester plus longtemps avec moi, avait pris un fiacre et m’accompagnait en attendant que la voiture de Chartres nous rejoignît, n’oublie point, si ta nouvelle carrière ne répond pas à tes rêves et à tes espérances, que tu trouveras toujours ta place vacante et gardée dans mon atelier. Je te vois t’éloigner avec d’autant plus de douleur, que tes rapides progrès dans le dessin dépassaient mon attente. Après tout, qui sait ? Peut-être bien ta brusque entrée dans le monde, les privations que tu auras à subir, tes longs voyages, contribueront-ils à la réussite de ton avenir. Avoir beaucoup vu et beaucoup souffert sont deux choses excellentes pour les hommes d’énergie et d’intelligence, elles développent à la fois en eux l’esprit et le cœur. Et puis, faut-il te l’avouer, j’espère qu’une fois ton imagination refroidie par le rude contact de la réalité, dans quelques mois d’ici, peut-être, tu reviendras, guéri de tes folles idées, me redemander tes crayons.

Hélas ! mon pauvre père ne se doutait guère alors que mon premier atelier de peinture serait un ponton anglais, et que, marin aventureux et vagabond, je devais, avant de prendre le pinceau qu’il désirait voir dans mes mains, sillonner pendant vingt ans toutes les mers du globe.

La patache de Chartres nous ayant atteints au bout de l’allée des Veuves, j’embrassai mon père une dernière fois ; puis, refoulant, par un suprême effort de volonté, les larmes qui montaient à mes paupières, je m’élançai en deux bonds sur le siège du cocher.

À peine à Rochefort, mon premier soin fut de me rendre chez mon cousin : il commandait alors la frégate la Forte. Je le trouvai en compagnie de plusieurs capitaines et officiers de marine, au moment de se mettre à table pour dîner.

— Bravo, mon cher Louis, s’écria-t-il en m’embrassant, voilà ce qui s’appelle tenir sa parole : je ne puis trop te louer de ta résolution. Assieds-toi auprès de moi, et grise-toi de ton mieux. C’est le seul moyen passable que je connaisse pour s’étourdir un peu sur l’ennui que cause à tout homme intelligent un séjour à terre.

Cet accueil du capitaine Beaulieu produisit un assez vif étonnement parmi ses convives, car avec l’affreux vêtement taillé en entier dans une grossière toile noire que j’avais reçu au ministère de la marine je faisais une fort triste figure. Mon cousin me présenta alors officiellement à ses amis comme étant son parent, un jeune homme qui avait reçu de l’éducation et donnait des espérances, et ces messieurs devinrent aussitôt pour moi pleins de bienveillance.

Parmi les convives je vis un capitaine de vaisseau dont la figure franche et martiale attira tout d’abord mon atten­tion et éveilla toute ma sympathie. C’était l’Hermite. J’étais bien loin de songer, en l’apercevant ainsi pour la première fois, que sous peu, presque pour mon début, je me retrouverais avec lui dans des circonstances critiques et terribles, et que son amitié pour moi durerait jusqu’au dernier jour de sa vie.

Au dessert, mon cousin me présenta plus spécialement à un jeune enseigne de sa frégate, M. de la Bretonnière, en le priant de vouloir bien s’occuper de moi. M. de la Bretonnière m’entraîna obligeamment dans une embrasure de fenêtre, et là, tout en prenant son café, m’adressa de nombreuses questions. Mes réponses eurent le bonheur de lui plaire, car me frappant doucement sur l’épaule :

— Mon ami, me dit-il, vous me convenez beaucoup ; je m’engage, si vous restez digne, comme je le pense, de mon intérêt, à vous aider de mes conseils et de mon expérience.

Jamais parole n’a été plus loyalement remplie. Depuis ce moment, jusqu’au 20 janvier de cette année (1815), jour triste et à jamais douloureux, hélas ! où j’ai accompagné le corps du contre-amiral la Bretonnière à sa demeure dernière, son affection pour moi ne s’est pas démentie un seul instant.

Je dormais encore le lendemain matin, lorsque mon cousin vint me réveiller.

— Allons, paresseux, debout ! s’écria-t-il amicalement, le déjeuner t’attend ; et la division commandée par le contre-­amiral ex-marquis et actuellement citoyen de Sercey, dont fait partie ma frégate, doit appareiller sous peu : tu n’auras pas trop de temps pour voir le port.

— À présent, mon garçon, me dit-il lorsqu’une heure plus tard nous sortîmes de table, bien du plaisir, et amuse-toi tant que tu pourras ; moi, je m’en vais rejoindre ma frégate mouillée dans la rade de l’île d’Aix ; nous nous retrouverons à bord. Toutefois, avant de nous séparer, encore quelques mots. Je ne dois pas te cacher que je te sais bon gré de la résolution que tu as montrée en répondant à mon appel, et que tu peux compter sur moi toutes les fois que l’occasion se présentera de t’être utile. S’il y a des coups à recevoir, un danger quelconque à courir, je te choisirai de préférence à tout homme de l’équipage. Si tu commets la moindre faute, la plus petite négligence dans ton service, je te promets de te punir avec deux fois plus de sévérité que je n’en déploierais dans une occasion semblable envers n’importe quel matelot. Ayant sévi, je prends l’engagement de rester inexorable pour toi. Que diable, c’est bien le moins que l’on ait quelques égards pour un parent. Je veux, Louis, vois-tu, que tu deviennes ce qu’on appelle un marin ; et je te jure, ajouta mon cousin après une légère pause, et d’un ton de bonhomie et de tendresse qui m’alla droit au cœur, je te jure que si tu ne te fais pas tuer je réussirai dans mes projets sur toi. Pas de remerciements, c’est inutile ! Encore un mot : tu es fort, robuste, et très développé pour ton âge, cela me permettra de t’embarquer d’emblée en qualité de novice ; quand nous nous reverrons, je ne serai plus que ton capitaine.

Mon cousin, après ce beau discours, se dirigeait vers la porte de sortie lorsqu’un matelot se présenta devant lui.

— Ah ! c’est toi, Kernau, mon vieux Breton, lui dit Beau­lieu avec bienveillance. Parbleu, tu arrives fort à propos ; ta vue me donne une idée… Mais que me veux-tu ?

— Capitaine, c’est une lettre que le lieutenant en pied, M. Mamineau, m’a chargé de vous remettre…

— Donne.

Pendant que mon cousin lisait sa lettre, j’examinai le matelot Kernau. C’était un solide gaillard, brun de peau, aux cheveux noirs, aux yeux brillants, à la physionomie franche, énergique et naïve tout à la fois. Il pouvait avoir près de trente ans. Son costume, d’une déplorable maturité, brillait plus de goudron que de propreté. Un mendiant eût certes dédaigné de le ramasser au coin d’une borne. Les matelots, à cette époque, étaient loin, sous le rapport de la tenue et de la mise, de ressembler à ceux d’aujourd’hui. Je ne dis pas ni que cela fût leur faute ni fit leur éloge, toujours est-il que quand sonnait l’heure de l’abordage,

Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes,
Tous à la gloire marchaient du même pas.


— Kernau, reprit mon cousin après avoir terminé la lec­ture de sa lettre, tu vois ce jeune homme ?

— Oui, mon capitaine, répondit le matelot, qui me regarda, ou, pour mieux dire, qui m’inspecta des pieds jusqu’à la tête, avec autant de tranquillité que d’attention.

— C’est mon parent.

— Certainement, capitaine.

— Veux-tu l’accepter, à la place de ton vieux Gobert, tué à notre dernière croisière, pour ton matelot ? Réponds fran­chement et pas par obéissance… Ça te va-t-il ? Réfléchis.

Kernau se retourna une seconde fois vers moi et m’exa­mina de nouveau.

— C’est bien jeune, mais ça me va, capitaine, répondit-il enfin avec flegme.

— Alors, affaire conclue. Seulement, retiens bien ceci : c’est que si tu t’avises d’épargner du service à mon parent, de le laisser fainéanter et que je m’en aperçoive… suffit… tu ne porterais pas ça en paradis.

— Dame, capitaine, tous les amis savent que Kernau ne connaît pas trop mal son métier… Je ferai de mon mieux pour l’apprendre à votre petit parent… Si je ne réussis pas, c’est qu’il sera, sauf le respect que je vous dois, un pas grand-chose, votre cousin…

— Bien. Je t’accorde une permission de deux jours… Tâche de bien te conduire.

Le capitaine Beaulieu en me serrant une seconde fois la main me glissa quelques louis, m’avertit tout bas que j’eusse à traiter convenablement mon matelot, et s’éloigna.

Une heure plus tard j’étais installé avec mon nouvel ami dans un des meilleurs cabarets de Rochefort. Kernau sem­blait assez embarrassé pour entamer la conversation.

— Dis donc ? me demanda-t-il enfin ; puis, s’arrêtant tout à coup et abandonnant le tutoiement : Dites donc, reprit­-il, c’est un crânement bon garçon que ton parent, et si ça peut vous être agréable, nous allons vider une bouteille de vin à sa santé. Que penses-tu de ma proposition ? Cela vous va-t-il ?

Tant que dura notre bouteille, ce qui ne fut pas long­temps, Kernau, gêné par l’idée qu’il se trouvait en tête à tête avec le parent de son capitaine, un jeune homme éduqué, entremêla de tu et de vous à peu près égaux son pittoresque langage ; mais une fois qu’une seconde bouteille eut remplacé la première, il prit bravement son parti et sortit de sa fausse position avec autant de franchise que d’énergie.

— Sacré nom ! ça m’embête à la fin, s’écria-t-il en accom­pagnant cet aveu d’un vigoureux coup de poing sur la table ; ça zizimasse, ces belles manières… Vois-tu, petit, tu es mon matelot ou tu ne l’es pas… Tu comprends : si tu l’es, tu l’es ; si tu ne l’es pas, tu ne l’es pas… C’est clair, ça… Pas vrai ! Donc suffit… Quand je te dis tu… c’est que tu me vas… Ça te va-t-il ?

— Oui, matelot, comme tu voudras.

— Tope là ! ouf ! ces satanés vous m’étranglaient comme une cravate de marié… À présent, me voilà à l’aise, et tout prêt à courir autant de bordées dans la conversation que tu voudras… C’est pas pour me flatter, mais je suis connu pour savoir manœuvrer un peu proprement la parole. Tel que tu me vois, matelot, je suis un frère la Côte.

— Toi ! un frère la Côte ! répétai-je avec étonnement.

— Mais, un peu, je m’en vante, me répondit-il en balançant sa tête d’un air glorieux et important.

— Quoi ! repris-je, tu as fait partie de ces fameux flibus­tiers établis dans le grand Océan américain, et qui ont si souvent, par leurs exploits fabuleux, épouvanté les Espa­gnols pendant leur puissance ! …

— Que diable me chantes-tu là ? s’écria Kernau. Ah ! oui, j’y suis… Tu peux parler de ces faillis chiens, de fameux gaillards, tout de même, qui s’étaient établis à l’île de la Tortuga, près de Santo-Domingo… Que t’es bête, va, matelot ! Est-ce que tu ne sais pas, toi qui es éduqué, que ces flibustiers-là n’existent plus depuis des tas d’années ? .. Je vais t’apprendre, moi, ce qu’on appelle aujourd’hui un frère la Côte.

— Je t’écoute avec la plus vive attention.

— Tant mieux pour toi. Les frères la Côte, vois-tu, c’est une association comme qui dirait quasiment de francs-maçons, qui existe dans l’Inde. Anciennement, pour être reçu frère la Côte, il fallait justifier par preuves authentiques qu’on avait couché pendant sept années suivies dans les raquettes ou semelles du pape ; aujourd’hui, pour être initié, faut seulement avoir navigué pendant trois ans dans les parages de l’Inde. Une fois frère la Côte, dame, que te dirai-je, on est classé dans le grand monde. Les corsaires vous font des avantages bien supérieurs à ceux qu’ils offrent aux garçons la Côte, des rien du tout auprès de nous… On nous recherche, on nous estime, on nous flatte, on nous craint. Les mulâtresses et les créoles courent après nous. Enfin, quoi ! notre vie est un vrai triomphe.

— Pardon, matelot, de t’interrompre : qu’entends-tu par garçons la Côte ?

— On nomme ainsi les marins qui naviguent habituellement à l’Amérique… des pas grand-chose ! … Pour en revenir à nous, une fois reçus frères la Côte, ça nous stimule, et si nous n’étions auparavant que braves, nous devenons intrépides, et si nous étions intrépides, alors, sacré nom, nous nous flanquons à vingt dans une barque, et nous prenons une frégate de guerre anglaise… Être frère la Côte, mille boulets, ça vous engage à faire des choses auxquelles on ne songeait même pas sans cela… Il faut bien savoir tenir son rang et soutenir sa dignité… On prétend que nous mettons beaucoup de vent dans nos voiles, ce qui signifie que nous sommes blagueurs et vantards… Possible… Mais au total, nous ne racontons jamais que ce que nous avons fait, nous seuls étions capables de l’accom­plir, et ça n’a pas l’air croyable… Et voilà !

— Alors, tu regrettes l’Inde ?

— Si je regrette l’Inde, mille noms de noms ! c’est-à-dire que depuis que je l’ai quittée je ne vis plus… Si nous n’étions pas par bonheur en guerre et que le bruit du canon ne me réveillait pas de temps en temps, je dormirais de désespoir vingt-quatre heures par jour. Vois-tu, petit, tu ne te doutes pas, toi, de ce que c’est que l’Inde ; c’est le paradis. Toujours des batailles et de l’or ! Et des femmes, dieu de dieu, sont-elles jolies, mâtin ! Et les fruits ? y en a-t-il ! Et les animaux ? des serpents-boas à discrétion. des tigres à profusion, tout ce qu’on veut, quoi !

— Comment peut-il se faire qu’aimant autant l’Inde, tu te trouves à bord de la Forte et dans ces parages-ci ?

— C’est pas ma faute, va ! on avait besoin de monde là-bas, et les réquisitions des classes m’ont mis le grappin dessus… Ah ! si j’avais eu un seul jour devant moi pour me retourner, je ne serais pas à m’embêter ici… Mais non… embarqué à midi, la frégate appareilla à midi et demi, et il me fut impossible de filer mon câble. Après tout, faut pas me plaindre… le moment serait mal choisi ; car on dit que nous allons justement croiser dans les mers de l’Inde…

La conversation de mon matelot Kernau m’intéressait beaucoup, comme on doit le penser ; car tout ce qu’il me racontait soulevait un coin du rideau qui recouvrait cet horizon inconnu et mystérieux que je brûlais du désir de connaître.

Aussi, pendant toute la journée trouva-t-il, dans ma personne, un auditeur empressé et attentif, ce qui lui per­mit, à sa grande joie, de parler seul et sans discontinuer tout à son aise.

La nuit venue, nous rencontrâmes, dans une rue située près de la caserne d’infanterie, plusieurs soldats qui rentraient à leurs quartiers. Kernau, excité par l’excellent dîner que les louis de mon cousin Beaulieu m’avaient per­mis de lui offrir, et que, convive zélé et reconnaissant, il avait fêté en vrai frère la Côte, c’est-à-dire comme un homme qui ne sait pas reculer, Kernau, dis-je, excité outre mesure, ne laissa pas échapper cette excellente occasion de s’amuser. Il commença par apostropher les soldats de pousse-cailloux, de casse-dos, puis mis en gaieté par cette métaphore classique, il passa bientôt, après s’être élevé aux plus grandes hauteurs de l’éloquence, à de dangereuses et blessantes personnalités. Le résultat de la conduite de mon matelot fut naturellement une rixe violente. Kernau, doué d’une force herculéenne, d’une prodigieuse agilité et d’un sang-froid que l’animation du combat lui laissait en entier, se montra un héros. À chaque coup de poing renversant un homme et quelquefois même le mettant hors de combat, il ne succomba à la longue que sous les efforts réunis d’une patrouille entière qui accourut pour rétablir la paix. Quant à moi, dès le début de l’action, j’avais été saisi à bras-Ie-corps par deux soldats, et je fus contraint d’admirer les exploits du frère la Côte, sans pouvoir lui porter secours. On ne m’en conduisit pas moins avec lui au poste voisin. L’officier de service nous fit bientôt comparaître devant lui pour nous interroger.

— Quel a été le motif de cette rixe ? nous demanda-t-il.

— Mon officier, répondit Kernau en se hâtant de prendre la parole, j’obéissais au capitaine.

— Quoi ! vous prétendez que c’est votre capitaine qui vous a ordonné de troubler la paix publique et d’assommer trois ou quatre soldats ?

— Oui, mon officier, c’est là la vérité vraie…

On voit que Kernau avait devancé son époque.

— Il faut que vous soyez fou ou ivre pour me conter de pareilles sottises…

— Mon officier, je suis, au contraire, presque à jeun, et je possède toute ma raison. Le capitaine m’a dit comme ça en me remettant ce novice — et Kernau en prononçant ces mots me désigna d’un geste plein de dignité —, le capitaine m’a dit : « Kernau, veux-tu prendre ce petit, qui est mon parent, pour ton matelot, et te charger de lui apprendre ton métier ? » « Ça me va, mon capitaine, ai-je répondu » ; et voilà !

— Eh bien ! quel rapport trouvez-vous entre cette proposition de votre capitaine et la scène de violence dont vous venez de vous rendre coupable ?

— Le rapport est bien simple, mon officier, je voulais apprendre à mon matelot comment on doit se distraire à terre ; ça fait partie du métier.

Cette réponse, que Kernau prononça avec une profonde conviction, ne réussit pas aussi bien qu’il l’espérait ; car l’officier nous fit passer la nuit au violon. Le lendemain matin, il voulut même nous faire reconduire à la Cayenne par la gendarmerie ; mais, désarmé par mes instances, peut-être bien aussi par ma jeunesse, et par-dessus tout par les excuses que je lui présentai au nom de mon matelot, il consentit à nous laisser en liberté, à condi­tion que nous nous rendions de nous-mêmes tout de suite à bord. Nous acceptâmes cet engagement, et, fidèles observateurs de notre promesse, nous nous dirigeâmes, Kernau et moi, aussitôt après notre déjeuner, vers l’île d’Aix.

Je ne saurais rendre l’impression que me causa la vue de la mer ; c’était la première fois de ma vie que mon regard se perdait dans un horizon sans bornes.

La division en rade se composait des six navires suivants, que Kernau me désigna pendant qu’un canot nous conduisait à bord :

Les frégates la Vertu, capitaine l’Hermite ; la Seine, capitaine Bigot ; la Régénérée, capitaine Willaumez ; la Forte, que montait le contre-amiral de Sercey et que commandait mon cousin Beaulieu-Leloup ; enfin les corvettes la Mutine et la Bonne-Citoyenne.

Il me serait impossible de décrire l’étonnement que j’éprouvai en mettant le pied sur le pont de la Forte. Le spectacle de la réalité qui se présenta à mes regards était si loin de l’idée que je m’étais faite d’un navire, que je restai un moment tout abasourdi et n’osant en croire le témoignage de mes yeux. Au lieu de ces matelots si coquets, de ces quartiers-maîtres et de ces officiers revêtus de brillants uniformes, que mon imagination rêvait depuis si longtemps et sans cesse, je n’apercevais que des gens sales, débraillés, couverts de misérables haillons, ressemblant bien plutôt à des pirates ou à des bandits qu’à des serviteurs de l’État. La propreté du navire laissait également beau­coup à désirer.

Je n’étais pas encore revenu de ma surprise, lorsque le capitaine de Beaulieu passa à mes côtés. Quelque bon que fût mon cousin, et personne n’était meilleur et plus affable que lui, il ne daigna pas m’adresser la parole. À peine laissa-t-il tomber sur mon humble personne un regard froid et distrait. Je ne m’attendais certes pas de sa part, lui-même m’avait prévenu à ce sujet, à une réception expansive, mais je comptais au moins sur une parole bienveillante, sur un mot d’encouragement ; aussi, en voyant cet accueil glacial, me figurai-je un instant qu’il ne m’avait pas reconnu. Mon erreur fut de courte durée.

— Lieutenant Mamineau, dit-il en me désignant par un léger signe de tête à un officier que j’appris plus tard être le lieutenant en pied, faites placer cet homme à la timonerie en qualité de pilotin.

Une fois cet ordre donné, mon cousin me tourna le dos sans s’occuper davantage de moi. Quatre jours après mon embarquement à bord de la Forte, nous quittâmes le mouil­lage de l’île d’Aix. Nous étions à peine depuis une semaine en mer, quand un coup de vent violent nous assaillit et nous sépara des corvettes la Mutine et la Bonne-Citoyenne. La division se trouva donc réduite à quatre frégates.

Je n’imposerai pas au lecteur le récit des souffrances que me fit éprouver ce mauvais temps, de l’abattement d’esprit qu’il me causa. Ah ! s’il m’eût été donné alors de pouvoir, par le seul effort de ma volonté, retourner à terre, mon père ne m’eût pas attendu longtemps.

Toutefois, j’étais si jeune et si plein d’enthousiasme, que le premier rayon de soleil chassa toutes mes sombres idées, et me rendit à mes espérances et à mes rêves.

Quinze jours après notre départ de la rade de l’île d’Aix, après avoir reconnu Madère, nous relâchâmes au port de Santa-Cruz de l’île de Palma, l’une des Canaries, où nous restâmes toute une semaine. À peine mon cousin Beaulieu était-il débarqué qu’il me fit appeler à son hôtel. C’était la première fois qu’il s’inquiétait de moi depuis notre départ de France ; aussi ne fut-ce pas sans une certaine appréhension que je franchis le seuil de la porte de sa chambre. J’ignorais si c’était le capitaine ou le parent que j’allais voir : mes doutes à cet égard ne durèrent pas longtemps.

— Eh bien ! mon cher Louis, me dit-il en me donnant une cordiale poignée de main, comment te trouves-tu de ton nouvel état ? Ravi, n’est-ce pas ? Et pourtant tu n’as pas encore entendu le bruit du canon, tu n’as pas vu couler une frégate anglaise, tu n’as pas assisté à un abordage… Que de bonheur t’est réservé ! Quant à moi, je dois te confesser que je suis très satisfait de ta conduite… Je suis sévère comme le devoir, c’est vrai ; mais dans le fond, ne va pas abuser au moins de cet aveu, je suis tout à fait bon homme… Pendant les quinze jours de mer que nous venons de faire, quoique je n’eusse pas l’air de m’occuper de toi, je te suivais constamment de l’œil, à la dérobée… et, je le répète, ta manière d’agir mérite toute mon approbation… Tu réussiras, c’est moi qui te le prédis.

De Palma, nous fîmes route pour le cap de Bonne-Espé­rance, que nous relevâmes très au large. Ce fut alors que l’amiral de Sercey ouvrit, conformément à ses instructions, le pli ministériel qui devait lui indiquer la destination de la division. Cette destination, comme chacun s’y attendait, était l’Inde.

Kernau, dans la joie de son âme, fut le premier à m’an­noncer cette bonne nouvelle ; il se sentait si heureux qu’il ne pouvait s’empêcher, tout en accomplissant son service, de battre sur le pont de prodigieux entrechats. Il étouffait de bonheur. À partir de ce moment, Kernau, quoique attaché comme moi à la timonerie, et par conséquent dis­pensé en partie des manœuvres, se montrait l’homme le plus zélé du bord. Il lui semblait, dans son impatience fébrile, qu’il aidait à la marche de la frégate.

Au reste, puisque l’occasion se présente ici de parler de mon brave matelot, je dois constater, pour obéir à la jus­tice, qu’il remplissait avec une conscience et une intelligence parfaites la mission de m’instruire que lui avait confiée mon cousin : je dois même ajouter qu’il outrepassait parfois son rôle.

— Vois-tu, matelot, me disait-il en m’entraînant exécuter une manœuvre qui ne nous regardait ni l’un ni l’autre, pour devenir ce qu’on appelle un marin faut mettre la main à toutes les sauces. Si tu ne fais que ce que le devoir t’ordonne, tu n’apprendras jamais rien sur un navire de guerre. Tu resteras dix ans calfat, dix ans timonier, dix ans gabier, dix ans je ne sais plus quoi, coq ou cuisinier, peut-être, et dans quarante ans tu ne seras pas un matelot. Trémousse-toi ferme, mon vieux, on ne sait pas ce qui peut arriver… Qui est-ce qui te dit que nous ne nous trouverons pas bientôt, toi et moi, foulant un pont de navire qui ne sera plus un navire de guerre ? .. D’abord dans l’Inde on fait ce qu’on veut… c’est le pays des occasions… Enfin, suffit ; je me comprends…

Lorsque nous atteignîmes le banc des Aiguilles, nous y éprouvâmes l’inévitable mauvais temps qui règne toujours dans ces parages. Un jour que le vent donnait avec plus de force qu’à l’ordinaire, Kernau, en entendant l’officier de quart commander de prendre un ris, m’entraîna avec lui.

— Allons, vieux, me dit-il, c’était son terme d’amitié, allons voir un peu quel temps il fait là-haut.

Quoique je fusse peu habitué à la gymnastique maritime, et que le roulis, épouvantable ce jour-là, m’empêchât presque de me tenir ferme debout, je n’en suivis pas moins mon matelot ; car, désireux d’apprendre mon métier, je m’étais fait une loi de lui obéir aveuglément en toute circonstance.

Agile et adroit comme un frère la Côte, Kernau, lorsque je le rejoignis sur la vergue, avait déjà passé plusieurs tours de raban d’empointure.

— Allons, petit, courage, me dit-il, affermis-toi bien sur le marchepied, pour te préparer à haler la voile au vent, et surtout ne regarde pas dessous de toi…

Ce que l’on appelle le marchepied est tout bonnement un cordage de moyenne grosseur, attaché au bout et au milieu de la vergue, et qui se balance dans l’espace.

En me voyant ainsi suspendu à près de quatre-vingts pieds au-dessus d’une mer furieuse qui enlevait la frégate comme si elle eût été une tige de paille, je me sentis pris de vertige, et je me cramponnai du mieux que je pus.

— Kernau, dis-je à mon matelot, je sens que je ne puis plus résister ; je vais tomber.

— Bah ! est-ce qu’on tombe ? me répondit-il avec un flegme parfait. Allons, vieux, souque ta garcette… ça te distraira… Appelant à mon aide toute ma force de volonté et toute mon énergie, j’essayai d’obéir à mon matelot ; mais à peine avais-je lâché la vergue après laquelle je me tenais cramponné que la frégate donna un effrayant coup de tangage. Ne m’attendant pas à ce mouvement contraire, je perdis l’équilibre.

— Kernau, je tombe ! m’écriai-je de nouveau en fermant les yeux. Je me sentais déjà au fond de la mer.

— Bah ! est-ce que 1’on tombe jamais ! répéta tranquillement Kernau en me retenant d’une main prompte et nerveuse, c’est des bêtises, ça…

Une fois ma besogne achevée, et Dieu sait que je n’en serais jamais venu à bout sans l’aide de mon matelot, je regagnai avec assez de peine la hune d’artimon, puis je descendis sur le pont.

— Eh bien, vieux, me dit le Breton en riant, tu vois bien que tu as fini par ne pas dégringoler… Avais-je raison ?

— C’est vrai, mais si tu ne m’avais pas empoigné au passage…

— Tu ne serais pas tombé davantage pour cela… puisque d’abord je te dis qu’on ne tombe jamais… Es-tu têtu, donc !

Huit jours plus tard, grâce à ma persévérance soutenue par les conseils du frère la Côte, je prenais un ris sans plus me soucier du gouffre placé sous moi que des nuages qui passaient au-dessus de ma tête.

Entre le banc des Aiguilles et l’île de France nous capturâmes un riche trois-mâts portugais, de la force d’une frégate de douze, abondamment chargé de marchandises de l’Inde, nommé l’Elcinger.

Une heure après cette capture, mon cousin Beaulieu me fit appeler près de lui.

— Louis, me dit-il, pour devenir un bon marin il faut non pas seulement naviguer beaucoup, mais aussi changer sou­vent de navire : j’ai donc décidé que tu passeras sur la prise. Cette occasion de t’instruire est d’autant plus favorable pour toi que vous serez peu de monde à bord, et que par conséquent tu te trouveras forcé de faire un peu de tout.

— Merci, capitaine. Me serait-il permis de vous faire une demande ?

— Accordé, si elle est juste et raisonnable.

— Je serais bien heureux de pouvoir emmener mon matelot Kernau avec moi.

— J’y consens volontiers.

Grande fut ma joie en apprenant que l’enseigne de la Bretonnière était désigné par le contre-amiral pour être capitaine de la prise. En effet, cet officier, qui, depuis que j’avais eu l’honneur de dîner avec lui chez mon cousin à Rochefort, s’était toujours montré excellent pour moi, possédait la nature la plus sympathique que j’ai jamais rencontrée. D’une modestie que rien n’égalait, si ce n’est son courage, qui était sans bornes, il avait de vraies manières de grand seigneur, ce qui ne l’empêchait pas de déployer en toute occasion une excessive aménité et une bienveillance soutenue.

Ce fut à lui que je dus, pendant le temps que je restai à bord de l’Elcinger, mes premières et plus précieuses leçons de l’art maritime. Notre prise, vers la fin de l’année 1797, arrivait sans encombre à l’île de France.

À l’île de France, notre division s’augmenta de deux frégates, la Cybèle, capitaine Tréhouard, et la Prudente, capitaine Magon Ces deux navires croisaient depuis plus de vingt mois dans les mers de l’Inde.

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