Les Editions Blanche de Peuterey

logo Editions Blanche de Peuterey

Edition et vente de livres numériques. (ebooks)

Je cherche un livre ou un auteur

Du purgatoire et des suffrages pour les défunts

Vous êtes ici : Accueil boutique / Nouvelles / Du purgatoire et des suffrages pour les défunts

Du purgatoire et des suffrages pour les défunts
Reprise d'un texte rapportant l'une des controverses de saint François de Sales. Le purgatoire existe-t-il ? Manifestement non, selon Luther et Calvin. L'évêque de Genève démontre l'existence du purgatoire au cours de plusieurs discours, dont voici une retranscription.

Du purgatoire et des suffrages pour les défunts

Présentation

On trouve ces textes de saint François de Sales dans les « Œuvres complètes », tome 2, Sermons et controverses. Il s’agit des discours 72 à 80. Les discours sont précédés d’une Préface adressée par saint François à « Messieurs de la ville de Thonon », que nous rapportons.

Dans le texte d’origine, les citations de l’Écriture faites par saint François de Sales sont en latin. Nous les avons remplacées par la traduction en français tirée de la Bible Crampon. Nous avons également revu, dans la mesure du possible, la traduction, pour qu’elle soit dans un français à peu près contemporain.

Ce texte est la mise par écrit de l’une des nombreuses controverses entre saint François de Sales et les protestants, tout au moins leurs principaux penseurs : Luther, Calvin, etc. Très intéressant sur le fond et la forme : saint François réaffirme une vérité de l’Église Catholique, et il prouve par un raisonnement s’appuyant sur les Écritures le bien fondé de cette croyance. Il y a un Purgatoire, et il convient pour cela de prier pour les défunts.

Les notes sont des Éditions Blanche de Peuterey.

Préface à Messieurs de la ville de Thonon

L’Église Catholique a été accusée à notre époque de superstition en la prière qu’elle fait pour ses fidèles défunts, d’autant qu’en cela, elle suppose deux vérités que l’on prétend [de nos jours] ne pas être vraie, à savoir, que les défunts soient en peine et indigence, et qu’on puisse les secourir. Or les défunts sont soit damnés, soit sauvés ; les damnés souffrent, de façon irrémédiable, et les sauvés sont comblés de tout plaisir ; de sorte qu’aux uns manque l’indigence, et aux autres le moyen de recevoir de l’aide ; pour cette raison, il n’y a pas lieu de prier Dieu pour les défunts.

Voilà le sommaire de l’accusation. Mais certes, il doit suffire à tout le monde pour faire juste jugement sur cette accusation, de dire que les accusateurs étaient des personnes particulières, l’accusé était le corps, l’Église universelle 1 : et néanmoins, parce que l’humeur de notre siècle a mis au goût du jour de soumettre toute chose au contrôle et à la censure de chacun, aussi sacrées, religieuses et authentiques qu’elles puissent être, plusieurs personnes d’honneur et de marque ont pris le droit de l’Église en main pour la défendre ; estimant ne pouvoir mieux employer leur piété et leur savoir qu’à la défense de Celle par les mains de laquelle ils avaient reçu leur bien spirituel, d’abord le baptême, puis la doctrine chrétienne et jusqu’aux Écritures. Leurs raisons sont si prenantes que si elles étaient bien jugées et comparées à celle des accusateurs, on connaîtrait immédiatement leur valeur ; mais quoi ? On a jugé sans écouter l’autre partie. N’avons-nous pas raison, nous tous qui sommes des serviteurs et de bons enfants de l’Église, de faire appel de ce jugement et de nous plaindre de la partialité des juges, laissant de côté pour le moment, leur incompétence ? Donc nous faisons appel des juges non instruits à eux-mêmes instruits, 2 et nous faisons appel de jugements dont l’une des parties n’a pas été entendue, pour parvenir à des jugements après avoir entendu l’autre partie, suppliant tous ceux qui voudront juger sur ce différent, de considérer nos allégations et probations d’autant plus attentivement, qu’il s’agit non de la condamnation de la partie accusée, qui ne peut être condamnée par ses inférieurs, mais de la damnation ou du salut de ceux mêmes qui en jugeront.

Du nom du purgatoire

(Discours 73)

Nous soutenons donc que l’on peut prier pour les fidèles défunts, et que les prières et bonnes actions des vivants les soulagent beaucoup, et leur sont profitables ; parce que tous ceux qui meurent en la grâce de Dieu, et par conséquent qui font partie du nombre des élus, ne vont pas tous immédiatement au Paradis, mais plusieurs vont au Purgatoire où ils souffrent une peine temporelle, à la délivrance de laquelle nos prières et bonnes actions peuvent aider et servir. Et voici le gros de notre difficulté. Nous sommes d’accord que le Sang de notre Rédempteur est le vrai purgatoire des âmes, car en celui-ci sont nettoyées toutes les âmes du monde ; c’est ce que saint Paul dit aux hébreux « après nous avoir purifié de nos péchés » 3 : les tribulations aussi sont également un moyen de nous purifier, grâce auquel nos âmes sont rendues pures, comme l’or est affiné dans la fournaise. La pénitence et la contrition sont encore un certain purgatoire, dont David dit au psaume 50 « Purifie-moi avec l’hysope, et je serai pur » : on sait bien aussi que le baptême par lequel nos péchés sont lavés, peut être appelé purgatoire, ainsi que tout ce qui sert à la purification de nos offenses. Mais ici, nous appelons Purgatoire un lieu dans lequel, après cette vie, les âmes qui partent de ce monde avant d’être complètement purifiées des souillures qu’elles ont contractées, puisque rien ne peut entrer au Paradis qui ne soit pur et net, sont arrêtées pour y être nettoyées et purifiées. Si l’on veut savoir pourquoi ce lieu est plutôt simplement appelé Purgatoire que les autres moyens de purification rappelés ci-dessus, on répondra que c’est parce qu’en ce lieu-là, on ne fait que la purification des tâches qui sont restées lorsque nous avons quitté ce monde, et qu’au baptême, pénitence, tribulations et autres, non seulement l’âme s’épure de ses imperfections, mais s’enrichit encore de plusieurs grâces et perfections ; c’est pourquoi on a donné le nom de Purgatoire à ce lieu de l’autre siècle, lequel, à proprement parler, n’est autre que pour la purification des âmes. Et quant au Sang de notre Seigneur, nous reconnaissons tellement la vertu de celui-ci, que nous affirmons, par toutes nos prières que la purification des âmes, soit en ce monde, soit en l’autre, ne se fait que par son application ; plus jaloux de l’honneur dû à cette précieuse médecine que ceux qui, pour la priser en méprisent le saint usage. Donc par le Purgatoire, nous entendons un lieu où les âmes, pour un temps, sont purifiées des tâches et imperfections qu’elles emportent de cette vie mortelle.

Ceux qui ont nié et aboli le purgatoire, et les moyens de prouver son existence.

(Discours 74)

Ce n’est pas une opinion reçue à la volée que l’article du Purgatoire : il y a longtemps que l’Église a soutenu cette croyance envers tous et contre tous. Et il semble que le premier à l’avoir combattu soit l’hérétique Arius, selon les témoignages de saint Augustin, saint Epiphane et Socrates. Après vinrent certaines personnes qui s’appelaient Apostoliques du temps de saint Bernard, puis les Pétrobusiens, 4 il y a environ 500 ans qui niaient encore ce même article, comme écrit saint Bernard, et Pierre de Cluny. Cette même opinion des Pétrobusiens fut suivie par les Vaudois, en l’année 1170, et quelques grecs furent soupçonnés à ce sujet, de quoi ils se justifièrent au Concile de Florence, et en leur apologie présentée au Concile de Bâle.

Enfin, Luther, Zwingli, Calvin et ceux de leur parti ont tout nié du Purgatoire, car bien que Luther, in Disputatione Lipsica, dit qu’il croyait fermement qu’il y avait un Purgatoire, il s’en dédit après dans le livre De abroganda missa privata. Enfin, c’est chose commune de toutes les factions de notre époque de se moquer du Purgatoire, et mépriser les prières pour les défunts, mais l’Église Catholique s’est opposée vivement à ces derniers, avec l’Écriture Sainte en main, de laquelle nos prédécesseurs ont tiré plusieurs belles raisons.

Car elle a prouvé que les aumônes, prières, et autres saintes actions pouvaient soulager les défunts ; donc, il s’ensuit qu’il y a un Purgatoire, car ceux de l’Enfer ne peuvent avoir aucun secours en leurs peines ; au Paradis, tout bien y étant, nous ne pouvons rien apporter pour ceux qui y sont déjà. C’est donc pour ceux qui sont dans un troisième lieu que nous appelons Purgatoire.

Elle a prouvé qu’en l’autre monde, quelques défunts étaient délivrés de leurs peines et péchés ; comme cela ne pouvait se faire ni en Enfer, ni au Paradis, il s’ensuit qu’il y a un Purgatoire.

Elle a prouvé que plusieurs âmes avant d’arriver au Paradis passaient par un lieu de peine, qui ne peut être que le Purgatoire.

Prouvant que des âmes sous terre rendaient honneur et révérence à notre Seigneur, elle a prouvé l’existence du Purgatoire, puisque l’on ne peut penser cela des pauvres misérables qui sont en Enfer.

Par plusieurs autres passages, avec diversité de conséquences toutes néanmoins bien à propos, en quoi l’on doit d’autant plus déférer à nos Docteurs, que les passages qu’ils allèguent maintenant on été apportés à ce propos par ces grands anciens Pères, sans que pour défendre cet article, nous soyons allés forger de nouvelles interprétations, ce qui montre assez la candeur avec laquelle nous cheminons en besogne, là où nos accusateurs tirent des conséquences de l’Écriture qui n’ont jamais été pensées auparavant, ainsi sont mises tant de frais en œuvre pour combattre l’Église.

Or, nos raisons seront en cet ordre : 1. Nous sélectionnerons les passages de l’Écriture, puis ceux des Conciles en 2, en 3 ceux des Pères anciens ; en 4, les passages de toutes sortes d’auteurs, après quoi nous amènerons les arguments de la partie adverse, et nous montrerons qu’ils ne sont pas de mise ; ainsi nous conclurons en faveur de ce que croit l’Église. Restera que le lecteur laisse à part sa propre passion, pense attentivement au mérite de nos preuves, et se jette aux pieds de la Divine Bonté, criant en toute humilité avec David « Donne-moi l’intelligence pour que je garde ta loi, et que je l’observe de tout mon cœur  », 5 et alors, je ne doute point qu’il ne revienne dans le giron de sa grande Mère, l’Église Catholique.

Textes de la sainte Écriture, où il est parlé du temps, du lieu et des peines de la purification des âmes après cette vie.

(Discours 75)

Ce premier argument est invincible : il y a un temps et un lieu de purification pour les âmes après cette vie mortelle ; donc il y a un Purgatoire, puisque l’Enfer ne peut apporter aucune purification, et que le Paradis ne peut recevoir aucune chose qui ait besoin de purification. Or qu’il y ait un lieu et un temps de purification après cette vie, en voici les raisons :

Au psaume 65. Ce lieu est apporté comme preuve du Purgatoire par Origène, homélie 25, et par saint Ambroise sur le psaume 36, et au sermon 3 sur le psaume 118, où il expose par l’eau, le baptême, et par le feu, le Purgatoire.

Au livre d’Isaïe au chapitre 4 : « Le Seigneur purifie etc… ». cette purification faite en esprit de jugement et de feu est comprise du Purgatoire par saint Augustin dans « La cité de Dieu », chapitre 25. Et de fait, les paroles précédentes favorisent cette interprétation, dans lesquelles on parle du salut des hommes, puis à la fin du chapitre, où on parle du repos des bienheureux, dont ce qui est dit : « Le Seigneur purifie les sourds », doit être compris de la purification nécessaire pour ce salut. Et parce que l’on dit que cette purification doit être faite en esprit et par le feu, elle ne peut s’appliquer tout simplement qu’au Purgatoire et au feu de celui-ci.

En Michee, au chapitre 7 « Ne te réjouis pas à mon sujet, ô mon ennemie ; car si je suis tombée, je me relèverai. Si je suis assise dans les ténèbres, Yahweh est ma lumière, etc… ». 6 Ce passage était déjà en train de prouver l’existence du Purgatoire parmi les catholiques du temps de saint Jérôme, comme saint Jérôme lui-même en témoigne sur le dernier chapitre d’Isaïe.

En Zacharie 9 : « Pour toi aussi, à cause du sang de ton alliance, je retirerai tes captifs de la fosse sans eau ». 7 La fosse sans eau d’où sont tirés ces prisonniers n’est que le Purgatoire, duquel notre Seigneur les délivre.

Dans la première lettre aux Corinthiens : « Car le jour du Seigneur le fera connaître, parce qu’il va se révéler dans le feu, etc… ». 8 On a toujours tenu ce passage-ci pour l’un des plus illustres et difficiles de toute l’Écriture. Or, en celui-ci, il est facile de constater, pour qui regarde de près tout le chapitre, que l’Apôtre use de deux similitudes : la première est d’un architecte qui fonde une maison précieuse et de matière solide sur un roc, la seconde est de celui qui sur un même fondement dresse une maison de bois, de cannes et de chaume. Imaginons maintenant que le feu se déclare en l’une d’elles ; celle qui est en matière solide sera hors de danger, mais l’autre sera réduite en cendres ; si l’architecte est dans la première, il sera sain et sauf ; s’il est dans la seconde, s’il veut s’échapper, il lui faudra passer à travers le feu et la flamme, et se sauvera tellement, qu’il portera les marques d’avoir été au feu.

Le fondement en cette similitude est notre Seigneur Jésus-Christ, dont saint Paul dit « moi j’ai planté » et « comme un architecte sage, j’ai posé les fondements », et puis après « Je n’ai pas posé les fondements d’un autre, etc… ». les architectes sont les docteurs et prédicateurs de l’Évangile ; on le sait si l’on considère attentivement les paroles de tout ce chapitre, et comment saint Ambroise et Sédule comprennent ces paroles. Le jour du seigneur dont il est parlé s’entend comme le jour du jugement, qui dans l’Écriture Sainte a coutume d’être appelé jour du Seigneur. Car c’est à cette journée-là que se déclareront toutes les actions du Monde ; enfin quand l’Apôtre dit « qui sera jugé par le feu », il montre assez qu’il s’agit du jour du Jugement. Le feu par lequel l’architecte se sauve ne peut s’entendre que du feu du Purgatoire, car quand l’Apôtre dit qu’il se sauvera par le feu, et qu’il parle seulement de celui qui a édifié sur du bois, la canne, le chaume, il montre par là qu’il ne parle que du feu qui précédera le jour du jugement, puisque par celui-ci, passeront non seulement ceux qui auront bâti sur des matières légères, ou encore sur de l’or, l’argent, etc… Toute cette interprétation, outre qu’elle s’apparente très bien avec le texte, est encore très authentique pour avoir été suivie par les anciens Pères, saint Cyprien, saint Jérôme ou encore saint Ambroise.

On dira qu’en cette interprétation, il y a de l’équivoque et du malsain, en ce que le feu dont il est parlé est pris pour le feu du Purgatoire, pour celui qui précédera le jour du Jugement. On répond que c’est une élégante façon de parler par la confrontation des deux feux, car voici le sens de la sentence : le jour du Seigneur sera éclairé par le feu qui le précédera, et comme ce jour-là sera éclairé par le feu, ainsi ce même jour par le Jugement éclaircira le mérite et le défaut de chaque œuvre ; et comme chaque œuvre sera éclaircie, ainsi les ouvriers qui auront œuvré avec imperfections seront sauvés par le feu du Purgatoire. Mais outre cela, quand nous dirons que saint Paul utilise de diverses manières un même mot en un même passage et ce ne serait pas chose nouvelle, car il en use de pareille manière en d’autres lieux, mais qu’il en use si proprement que cela sert d’ornements à son langage, comme en l’épître 2 aux Corinthiens : qui ne voit que « péché » pour la première fois se comprend à proprement parler pour l’iniquité, et la seconde fois est utilisé dans un sens figuré, pour celui qui porte la peine du péché ?

On dira encore qu’il n’est pas dit qu’il sera sauvé par le feu, mais comme par le feu, et que partant, on ne peut pas conclure le feu du Purgatoire en vérité. Je réponds qu’il y a de la similitude en ce passage, car l’Apôtre veut dire que celui dont les œuvres ne sont pas du tout solides, sera sauvé comme l’architecte qui s’échappe du feu ne laissant pas pour cela de passer par le feu, mais un feu d’autre calibre que n’est le feu qui brûle en ce monde. Il suffit que de ce passage, on conclut ouvertement, que plusieurs qui prendront possession du Royaume du Paradis passeront par le feu : or, ce ne sera pas le feu d’Enfer, ni le feu qui précédera le jugement ; ce sera donc le feu du Purgatoire. Le passage est difficile et malaisé, mais bien considéré, il nous fait une conclusion manifeste pour notre prétention.

Et voilà quant aux passages de l’Écriture par lesquels on peut remarquer qu’après cette vie, il y a un temps et un lieu de purification.

Autres passages de l’Écriture dans lesquels on prouve que la prière, l’aumône et les actions méritoires servent au soulagement des défunts.

(Discours 76)

Le 2ème argument que nous tirons de la sainte parole pour le Purgatoire est tiré du chapitre 12 du livre des Martyrs d’Israël, là où la Sainte Écriture rapporte que Judas Macchabée envoya à Jérusalem 12 000 drachmes d’argent pour faire des sacrifices pour les morts ; elle ajoute après : « c’était là une pensée religieuse et sainte. Voilà pourquoi il fit ce sacrifice d’expiation, afin que les morts soient délivrés de leurs péchés. Etc… » ; 9 car voici notre discours : c’est chose sainte et profitable de prier pour les morts afin qu’ils soient délivrés de leurs péchés, donc après la mort, il y a encore un temps et un lieu pour la rémission des péchés ; or, ce lieu ne peut être ni le Paradis, ni l’Enfer ; donc, il s’agit bien du Purgatoire.

Cet argument est si bien fait, que pour y répondre nos adversaires nient l’autorité du Livre des Martyrs d’Israël et le tiennent pour apocryphe. Mais, de fait, c’est parce qu’ils n’ont rien d’autre à dire ; car ce Livre a été tenu pour authentique et sacré par le Concile de Carthage 10 au canon 47, et par Innocent, et par saint Augustin, ainsi que plusieurs autres Pères. De sorte que vouloir nier l’autorité du Livre, c’est nier l’autorité de l’antiquité. On sait bien tout ce qu’on apporte pour le prétexte de cette négation, qui ne fait pour la plupart que montrer la difficulté qui réside dans les Écritures, mais non leur fausseté. Seulement, il me semble nécessaire de répondre à une ou deux objections qu’ils font.

La première objection qu’ils font, c’est de dire que la prière a été faite pour montrer la bonne affection qu’ils avaient à l’égard des défunts, et non parce qu’ils pensent que les défunts en aient besoin ; ce que l’Écriture contredit par les paroles « pour qu’ils soient délivrés de leurs péchés ».

Ils objectent que c’est une erreur manifeste de prier pour la résurrection des morts avant le jugement, car c’est présupposer soit que les âmes ressuscitent et par conséquent meurent, soit que les corps ne ressuscitent pas si ce n’est par l’entremise des prières et bonnes actions des vivants, qui serait contre l’article du Credo « Je crois en la résurrection des morts ». Or, que ces erreurs soient présupposées en ce passage du livre des Martyrs d’Israël, on le voit dans ces paroles « Car, s’il n’avait pas espéré que ceux qui avaient succombé ressusciteraient, la prière pour les morts était superflue et absurde, etc… » ; 11 on répond que dans ce passage, ils ne prient pas pour la résurrection ni de l’âme, ni du corps, mais seulement pour la délivrance des âmes ; en quoi, ils présupposent l’immortalité de l’âme, car s’ils avaient cru que l’âme fut morte avec le corps, ils n’auraient pas pris soin de leur délivrance ; et parce que parmi les juifs, la croyance de l’immortalité de l’âme et de la résurrection des corps étaient tellement jointes ensembles que celui qui niait l’une, niait l’autre. Pour montrer que Judas Macchabée croyait en l’immortalité de l’âme, il dit qu’il croyait à la résurrection des corps : voici comment l’Apôtre prouve l’immortalité de l’âme par la résurrection des corps ; il y a au chapitre 1 de la lettre aux Corinthiens « S’il n’y avait eu que de l’humain dans mon combat contre les bêtes à Éphèse, à quoi cela m’aurait-il servi ? Si les morts ne ressuscitent pas, mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » 12 etc. Or, il ne s’ensuivrait aucunement qu’il fallut s’abandonner ainsi, encore qu’il n’y eut point de résurrection, car l’âme qui demeurerait en cette souffrance, souffrirait la peine due aux péchés, et recevrait des vertus ; saint Paul donc en cet endroit nous montre la résurrection des morts pour l’immortalité de l’âme, parce que de ce temps-là, qui croyait l’un, croyait l’autre.

Il n’y a donc point lieu de refuser le témoignage des Macchabées en preuve d’une juste croyance ; que si à tout rompre, nous le voulons prendre comme témoignage d’un simple mais grave historiographe, ce qu’on ne peut nous refuser au moins faudra t-il confesser que l’ancienne synagogue croyait au Purgatoire, puisque toute cette armée-là fut si prompte à prier pour les défunts. En fait, nous avons les marques de cette dévotion en d’autres passages de l’Écriture, qui doit nous faciliter la réception de celui que nous venons d’alléguer ; dans le livre de Tobie au chapitre 4 : « Mon fils, répands ton pain et ton vin sur la tombe des justes, et ne donne rien aux pécheurs » ; 13 certes ce vin et ce pain ne se mettaient pour autre sur la sépulture sinon pour les pauvres, afin que l’âme du défunt en fut aidée, comme disent communément les interprètes sur ce passage. Peut-être qu’ils diront que ce Livre est apocryphe, mais toute l’Antiquité l’a toujours tenu pour vrai ; et pour vrai, la coutume de mettre la viande pour les pauvres en sépultures est très ancienne, même dans l’Église catholique car saint Jean Chrysostome, qui vivait il y a plus de 1 200 ans, dans l’homélie 32 sur le chapitre 9 de saint Mathieu, en parle de cette façon : « Pourquoi appelles-tu tes pauvres après la mort ? etc… » Mais que penserions-nous des jeûnes et austérités que pratiquaient les anciens après la mort de leurs amis ? Ceux de Jabes Galaad, après la mort de Saül jeûnèrent 7 jours ; David, Jonathan et ceux de sa suite en firent autant. On ne pourrait penser que ce ne fut pour secourir les âmes des défunts, car à quel autre propos peut-on rapporter le jeûne de 7 jours ? Aussi David jeûna et pria pour son fils malade ; lorsque celui-ci fut mort, comme il mourrait enfant et innocent et donc n’avait pas besoin d’aide, David cessa de jeûner. Bède, il y a plus de 700 ans, interpréta ainsi la fin du 1er Livre de Samuel. De sorte que, dans l’ancienne Église, il y a avait déjà chez les saintes personnes la coutume d’aider par les prières et les saintes actions les âmes des défunts, ce qui suppose clairement la foi dans un Purgatoire.

Et c’est de cette coutume dont saint Paul parle tout ouvertement dans le chapitre 1 de sa lettre aux Corinthiens, la montrant comme louable et bonne. Ce passage est très clair. On voit ici une coutume très répandue dans l’Église primitive de jeûner, prier, veiller pour les âmes des défunts : car, premièrement, dans ces Écritures, être baptisé s’utilise très souvent pour désigner les afflictions et les pénitences, comme en saint Luc au chapitre 12, ou notre Seigneur appelle baptême ses peines et afflictions. Voici donc le sens de cette écriture : si les morts ne ressuscitent pas, pourquoi se met-on en peine en priant et jeûnant pour les morts ? Et aussi cette sentence de saint Paul ressemble à celle des Martyrs d’Israël : « Il est vain et inutile de prier pour les morts, si les morts ne ressuscitent pas ». Qu’on me tourne ce texte dans tous les sens, en autant d’interprétations que l’on voudra, il n’y en aura pas une qui expliquera aussi bien les saintes Ecritures que celle-ci. De même, il ne faudrait pas dire que le baptême dont parle saint Paul serait seulement un baptême de tristesses et de larmes, et non de jeûnes, de prières et autres actions, car avec cette intelligence sa conclusion serait très mauvaise : il veut conclure que si les morts ne ressuscitent point, et si l’âme est mortelle, en vain on s’afflige pour les morts ; mais, je vous prie, n’aurait-on pas plus de tristesse pour la mort des amis s’ils ne ressuscitent point, perdant toute espérance de jamais les revoir, sauf s’ils ressuscitent ? Il parle donc des afflictions volontaires que l’on faisait pour obtenir le repos des morts, afflictions que l’on pratiquerait sans doute en vain si les âmes étaient mortelles, ou que les morts ne ressuscitaient pas ; à ce propos, il faut se souvenir de ce qui a été dit plus haut, lorsque j’ai dit que l’article de la résurrection des morts et celui de l’immortalité de l’âme étaient connexes, et que celui qui confessait l’un, confessait l’autre. Il apparaît donc par ces paroles de saint Paul que la prière, le jeûne et les autres saintes afflictions, se faisaient louablement pour les défunts ; or, ce n’étaient pas pour ceux du Paradis qui n’en avaient pas besoin, ni pour ceux de l’Enfer qui ne pouvaient en recevoir le fruit ; c’était donc pour ceux du Purgatoire ; ainsi l’a exposé saint Ephrem et les Pères qui ont débattu avec les Pétrobusiens.

On peut en déduire autant de ce que disait le bon Larron à notre Seigneur « Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume » ; car pourquoi se serait-il recommandé, lui qui allait mourir, s’il n’avait cru que les âmes après la mort pouvaient être secourues et aidées ? Saint Augustin tire de ce passage que certains péchés sont pardonnés dans l’autre monde.

Autres passages de l’Écriture où il est prouvé que le pardon de certains péchés est réservé à l’autre monde.

(Discours 77)

Il y a quelques péchés qui peuvent être pardonnés en l’autre monde ; ce n’est ni en Enfer, ni au Ciel, c’est donc au Purgatoire. Or, qu’il y ait des péchés qui sont pardonnés en l’autre monde, nous le prouvons premièrement, par le passage de saint Matthieu au chapitre 12, ou notre Seigneur dit qu’il y a un péché qui ne peut être pardonné ni en ce siècle ni en l’autre ; donc, il y a des péchés qui peuvent être remis en l’autre siècle, car s’il n’y avait point de péchés qui peuvent être remis en l’autre siècle, il n’était pas nécessaire d’attribuer cette propriété à une sorte de péché de ne pouvoir être remis en l’autre siècle, ainsi suffisait-il de dire qu’il ne pouvait être remis en ce monde. Certes, quand notre Seigneur eut dit à Pilate, « Mon royaume n’est pas de ce monde », Pilate fit cette conclusion « Es-tu Roi ? », conclusion que notre Seigneur trouva bonne, et à laquelle il consentit ; ainsi quand il dit qu’il y a un péché qui ne peut être pardonné en l’autre siècle, il s’ensuit très bien donc qu’il y en a d’autres qui peuvent être pardonnés. Ils voudront dire que ces paroles ne veulent dire autre chose, sinon in aeternam, ou nunquam. Cela va bien mais notre raison ne perd rien de sa fermeté pour cela : car ou saint Matthieu a bien exprimé l’intention de notre Seigneur, ou pas. On n’oserait dire que non, et s’il l’a bien exprimée, il s’ensuit toujours qu’il y a des péchés qui peuvent être remis en l’autre siècle, puisque notre Seigneur a dit qu’il y en a un qui ne pouvait l’être. Mais de grâce si saint Pierre avait dit « tu ne me laveras pas les pieds en ce monde, ni dans l’autre », n’aurait-il pas parlé faussement, puisqu’en l’autre monde, ils ne peuvent être lavés ? Aussi, dit-il in aeternam. Il ne faut donc pas croire que saint Mathieu eut exprimé l’intention de notre Seigneur par les paroles précitées, si en l’autre monde, il ne peut y avoir de rémission. On se moquerait de celui qui dirait, je ne me marierai ni en ce monde, ni en l’autre, comme s’il entendait qu’en l’autre monde l’on peut se marier. Donc, si l’on dit d’un péché qu’il ne peut se remettre ni dans ce siècle, ni dans l’autre, cela suppose que l’on puisse remettre quelques péchés dans ce monde, et dans l’autre également. Je sais bien que nos adversaires essaient par diverses interprétations de parer à ce coup-là, mais il est si bien porté qu’ils ne peuvent s’échapper. Et de fait, il vaut bien mieux comprendre correctement avec les Pères, et avec toute la révérence que l’on peut, les paroles de notre Seigneur Jésus Christ, que de les rendre grossières et mal agencées dans le seul but de fonder une nouvelle doctrine. Tous les saints qui ont écrit contre les Pétrobusiens, ont utilisé ce passage dans le même sens que nous, et avec tant d’assurance que saint Bernard pour déclarer cette vérité n’en apporte point d’autre, tant il fait état de celui-ci.

En saint Mathieu et en saint Luc, « Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et qu’on ne te jette en prison… » 14 Origène, saint Cyprien, saint Ambroise, saint Jérôme disent que le chemin dont il est parlé, n’est autre que le passage de cette vie. L’adversaire sera notre propre conscience, qui combat toujours contre nous et pour nous, c’est à dire qu’il résiste toujours à nos mauvaises inclinations et à notre vieil Adam pour notre Salut comme l’exposent les saints que j’ai évoqués. Le juge est sans doute notre Seigneur. La prison pareillement, l’Enfer ou le lieu des peines de l’autre monde auquel comme en une grande geôle, il y a plusieurs demeures, l’une pour ceux qui sont damnés, qui est comme pour les criminels, l’autre qui est pour ceux qui sont en Purgatoire. Le sou dont il est dit « Amen, je te le dis : tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou », 15 sont les petits péchés et et les péchés de faiblesse, de même que le sou est la plus petite des pièces que l’on peut devoir. Maintenant, considérons un peu où doit se faire cette reddition dont parle notre Seigneur. Et premièrement, nous trouvons des très anciens Pères qui ont dit que c’était en Purgatoire. Quand il est dit « avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou », n’est-il pas présupposé que l’on puisse payer, et qu’on puisse tellement diminuer la dette qu’il n’en reste plus que le dernier centime ? Si, comme il est dit au psaume « Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis etc… », 16 il s’ensuit très bien « il fera de tes ennemis le marchepied de son trône », et donc, lorsqu’il dit : « tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé », il montre que « quelqu’un paie ou peut payer » ; qui ne voit qu’en saint Luc, la comparaison est tirée non d’un homicide, ou de quelque criminel qui ne peut avoir espérance de son salut, mais d’un débiteur qui est mis en prison jusqu’au paiement, et lorsque se paiement a été fait, sur le champ, il est mis dehors ? Voici donc l’intention de notre Seigneur : que, pendant que nous sommes en ce monde, nous tâchions par la pénitence et ses fruits de payer selon la puissance que nous en avons par le Sang du Rédempteur, la peine qui est due par nos péchés ; car si nous attendons la mort, nous n’en aurons pas si bon compte au Purgatoire, où nous serons traité avec rigueur.

Tout ceci semble avoir été dit par notre Seigneur, même en saint Mathieu au chapitre 5. Dans celui-ci, il s’agit de la peine que l’on doit recevoir par le jugement de Dieu, comme il apparaît dans ces paroles « il sera passible de la géhenne de feu » ; 17 et néanmoins, il n’y a que la troisième sorte d’offense qui soit punie par l’Enfer ; donc au jugement de Dieu, après cette vie, il y a des autres peines qui ne sont pas éternelles, ni infernales ; ce sont les peines du Purgatoire. On peut dire que ces peines seront infligées en ce monde, mais saint Augustin et les autres Pères l’entendent pour l’autre monde. Et puis ne peut-il pas se faire qu’un homme meurt sur la première ou seconde offense dont il est parlé ici et là, ou paiera-t-il les peines dues à son offense ? Ou si vous voulez qu’il ne les paie point, quel lieu lui donnerez-vous pour sa retraite après ce monde ? Vous ne lui donnerez pas l’Enfer, à moins de vouloir ajouter à la sentence de notre Seigneur, qui ne donnent l’Enfer qu’à ceux qui auront commis la troisième offense ; le loger au Paradis, vous ne pouvez le faire, parce que la nature de ce lieu céleste rejette toute sorte d’imperfection ; n’alléguez pas ici la miséricorde du juge car il déclare en cet endroit vouloir user encore de justice : faites donc comme les anciens Pères, et dites qu’il y a un lieu où elles seront purifiées, puis s’en iront au Paradis.

En saint Luc au chapitre 16, il est écrit « Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles », 18 qu’est-ce sinon mourir ? Et les amis, que sont-ils d’autre que les saints ? Les exégètes l’entendent tous ainsi. Il s’ensuit deux choses : que les saints peuvent aider les défunts et que les défunts peuvent être aidés des saints ; car à quel autre propos, peut-on entendre ces paroles « faites-vous des amis qui vous recevront ? » ; il ne peut s’entendre de l’aumône, car souvent l’aumône est bonne et sainte, et toutefois ne nous acquiert pas des amis qui puissent nous recevoir en « demeures éternelles », comme quand elle est faite à des personnes mauvaises avec droite et sainte intention. Ce passage est exposé ainsi par saint Ambroise, et par saint Augustin, au chapitre 27 de la Cité de Dieu, mais la parabole dont use notre Seigneur est trop claire pour nous laisser douter de cette interprétation, car la similitude est prise d’un économe, qui étant démis de ses fonctions et demandant secours à ses amis, notre Seigneur le compare à la mort, et le secours demandé aux amis, à l’aide que l’on reçoit après la mort, de ceux auxquels on a fait l’aumône ; cette aide ne peut être reçue au Paradis ou en Enfer ; c’est donc par ceux qui sont en Purgatoire.

Autres passages de l’Écriture qui permettent de conclure à l’existence du purgatoire

(Discours 78)

Saint Paul aux Philippiens dit de telles paroles « afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers » 19. Aux cieux, on trouve assez de genoux qui fléchissent au nom du Rédempteur, sur terre, l’on en trouve beaucoup dans l’Église militante ; mais en Enfer, où en trouvera-t-on ? David se défie de n’en trouver aucun lorsqu’il dit : « Personne, dans la mort, n'invoque ton nom ; au séjour des morts, qui te rend grâce ? » 20 et encore ce que chante David ailleurs « Mais à l'impie, Dieu déclare etc… », 21 car si Dieu ne veut recevoir de louanges du pécheur obstiné, comment permettrait-il à ces misérables damnés d’entreprendre ce saint office ? Saint Augustin fait grand cas de ce lieu par ce propos rapporté au chapitre 33 de la Genèse. Il y a un semblable passage en l’Apocalypse « Qui donc est digne d’ouvrir le Livre et d’en briser les sceaux ? Mais personne, au ciel, sur terre ou sous la terre, ne pouvait ouvrir le Livre et regarder. » 22 Ne constitue-t-il pas ici une Église en laquelle Dieu soit loué sous terre ? Et que peut-elle être sinon le Purgatoire ?

Les conciles qui ont défini l’existence du purgatoire comme article de foi

(Discours 79)

Arius comme je l’ai dit auparavant commença à prêcher contre les catholiques, et disait que les prières qu’ils faisaient pour les morts étaient superstitieuses ; il y a encore à notre époque des sectaires sur ce point. Notre Seigneur nous donne la règle dans son évangile sur la façon dont nous devons nous comporter en de semblables occasions. « Si ton frère a péché contre toi, etc ». Écoutons donc ce que l’Église nous enseigne à cet endroit : en Afrique, au concile de Carthage, en Espagne au concile Bracarense, en France au concile de Chalon, etc…, et en tous ces conciles, vous verrez que l’Église tient pour authentique la prière pour les défunts, et par conséquent le Purgatoire. Et après, ce qu’elle avait défini par parties, elle l’a défini en son corps général au concile de Latran sous Innocent III, au concile de Florence, et finalement au concile de Trente.

Mais quelle plus sainte résolution de l’Église voudrait-on avoir que celle qui est couchée en toutes ses messes ? Regardez les liturgies de saint Jacques, saint Basile, saint Jean Chrysostome, de saint Ambroise, dont se servent encore tous les chrétiens orientaux, vous y verrez la commémoration pour les morts comme elle se voit, à peu de choses près, dans la nôtre. Quoi ? Si Pierre Martyr, l’un des habiles qui a suivi le parti adverse, sur le chapitre 3 de la 1ère lettre aux Corinthiens, confesse que toute l’Église a suivi cette opinion, je n’ai plus à faire de m’amuser sur cette preuve. Il dit qu’elle s’est trompée et faillit ; ah, qui croirait cela ? « Qui es-tu, toi qui juge l’Église de Dieu ? etc… » et si l’Église peut se tromper, et vous, Pierre Martyr, ne pourriez-vous pas vous tromper ? Sans doute, et c’est pourquoi je croirai que vous vous êtes trompé, et non l’Église.

L’autorité des Pères de l’Église qui ont adhéré à l’existence du purgatoire

(Discours 80)

C’est une belle chose, pleine de consolation, de voir le beau rapport que l’Église [actuelle] présente avec l’Église de l’Antiquité, tout particulièrement en la croyance de ce qui fait notre propos sur le Purgatoire. Tous les anciens Pères ont cru et attesté que c’était la foi apostolique. Voici les auteurs chez qui nous avons trouvé cette foi : entre les disciples des Apôtres, saint Clément et saint Denis, après saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Nysse, Tertullien, Cyprien, Jérôme, Augustin etc. c’est à dire toute l’antiquité, même avant les 1 200 ans pendant lesquels tous ces Pères ont vécu ; à propos desquels il m’eût été très facile d’apporter quelques témoignages qui sont recueillis dans les livres de nos auteurs catholiques, comme dans le Catéchisme de Canisius. Mais si quelqu’un veut consulter intégralement et fidèlement les citations des passages des Pères anciens, qu’il prenne en main l’œuvre de Canisius. 23 Mais certes, Calvin nous délivre de cette peine, car il écrit « ante 1300 annos usu receptum fuit ut precationes fierent pro defunctis », et ajoute ensuite « e omnes, fateor, in errorem abrepti fuerunt ». Nous n’avons donc que faire de chercher le nom et le lieu des anciens Pères pour prouver le Purgatoire, puisque pour se mettre en compte, Calvin les tient pour zéro. Quelle apparence y-a-t-il qu’un seul Calvin soit infaillible et que l’Antiquité tout entière ait failli ? On dit que les anciens Pères ont cru au Purgatoire pour s’accommoder au vulgaire : belle excuse ; n’était-ce pas aux Pères d’ôter toute erreur du peuple, s’ils l’y voyaient adhérer, et non l’y entretenir et y condescendre ? Cette excuse ne fait donc qu’accuser les anciens. Mais comment est-ce que les Pères n’ont pas cru à bon escient le Purgatoire, puisque Arius, comme je l’ai dit auparavant, a été tenu pour hérétique parce qu’il le niait ? C’est pitié de voir l’audace avec laquelle Calvin traite saint Augustin parce qu’il fit prier et pria pour sa mère sainte Monique, et pour tout prétexte, apporte que saint Augustin semble douter du feu du Purgatoire. Mais ceci ne change rien à notre propos, car il est vrai que saint Augustin dit qu’on peut douter du feu et de la qualité de celui-ci, mais non du Purgatoire : or, soit que la purification se fasse par le feu ou autrement, soit que le feu ait même qualité que celui de l’Enfer ou non, il est avéré qu’il y a un Purgatoire et une purification. Il ne met donc pas en doute le Purgatoire, mais la qualité de celui-ci. Ce que ne nieront jamais ceux qui ont lu le Livre « la Cité de Dieu » et celui « Des devoirs à rendre aux morts », et en mille autres endroits. Voilà donc comme nous suivons la trace des saints et des anciens Pères quand à cet article du Purgatoire.

Voici deux invincibles raisons du Purgatoire : d’abord, il y a des péchés légers et qui ne rendent pas l’homme coupable de l’Enfer ; si donc l’homme meurt en cet état, que deviendra-t-il ? Le Paradis ne reçoit rien de souillé, l’Enfer est une peine trop criminelle, il n’est pas dû à cause de son péché ; il faut donc avouer qu’il restera en un Purgatoire, ou étant bien purifié, il ira par la suite au Ciel. Or qu’il y ait des péchés qui ne rendent pas l’homme coupable de l’Enfer, notre Seigneur le dit en saint Mathieu : « Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu. » 24 Qu’est-ce je vous prie, d’être coupable de la géhenne du feu, sinon être coupable de l’Enfer ? Or, cette peine n’est due qu’à ceux qui appellent leur frère « fou » : ceux qui se mettent en colère, ceux qui expriment leur colère par une parole non injurieuse et diffamatoire, ne sont pas au même rang. Ainsi, l’un mérite le jugement, c’est à dire que sa colère soit mise en jugement, comme la parole oiseuse, de laquelle notre Seigneur dit qu’il faut rendre compte ; l’autre mérite le Conseil, à savoir qu’on délibère s’il sera condamné ou non. Le 3ème seul est celui-là qui sans doute infailliblement sera damné : donc, le 1er et le 2ème sont des péchés qui ne rendent pas l’homme coupable de la mort éternelle, mais d’une correction temporelle ; et partant, si l’homme meurt avec ces péchés, par accident ou autrement, il faut qu’il subisse le jugement d’une peine temporelle ; lorsque son âme aura été purifiée, il ira au Ciel avec les Bienheureux. Le sage parle de ces péchés : car, le juste ne peut pécher, tant qu’il est juste, de péchés qui méritent la damnation. Il s’entend donc qu’il commet des péchés pour lesquels la damnation n’est pas due, que les catholiques appellent véniels, lesquels peuvent se purifier en l’autre monde, au Purgatoire.

Ensuite, la raison est qu’après le pardon, demeure en partie la peine due à celui-ci, comme par exemple, le péché est pardonné au roi David, le Prophète lui disant : « Le Seigneur a passé sur ton péché, tu ne mourras pas. Cependant, parce que tu as bafoué le Seigneur, le fils que tu viens d’avoir mourra » 25

Le texte s’arrête ainsi.

Notes

1 Pour saint François de Sales, il est impensable d’accuser l’Église. Car l’Église est corps du Christ, dirigée par l’Esprit Saint, elle ne peut donc se tromper, encore moins être accusée. Cette idée apparaît plusieurs fois au cours du texte.

2 Cette phrase n’est pas très claire. On peut penser que saint François demande des juges qui ne soient pas partie prenante. Car en quelque sorte, Luther et Calvin sont à la fois juge et partie. Saint François demande des juges « extérieurs », qui soient instruits de l’affaire, et qu’il puissent ainsi la juger. N’oublions pas qu’il s’adresse dans cette introduction « Aux messieurs de Thonon ».

3 He 1, 3. On sait depuis que ce n’est pas saint Paul qui a écrit la lettre aux Hébreux.

4 Les Pétrobusiens sont des disciples de Pierre de Bruys, qui fut condamné pour hérésie en 1131. Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_de_Bruys

5 Ps 119 (Vulg 118), 34

6 Mich, 7, 8

7 Za 9, 11

8 1 Co 3,12

9 2M 12, 46

10 Le 3ème concile de Carthage (28 août 397) fixe la liste canonique des livres de la Sainte Écriture. Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Conciles_de_Carthage

112M 12, 44

12 1Co 15, 32

13 Tb 4, 17

14 Mt 5, 25

15 Mt 5, 26

16 Ps 109, 1

17 Mt 5, 22

18 Lc 16, 9

19 Ph 2, 10

20 Ps 6, 6

21 Ps 49, 16

22 Ap 5, 2-3

23 Saint Pierre Canisius, docteur de l’Église, a écrit un Catéchisme qui a longtemps été la référence dans l’Église Catholique

24 Mt 5, 22

25 2 S 12, 13-14