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L'Armistice

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L'Armistice
Extrait du livre "la grande guerre vécue, illustrée, racontée par les combattants", voici le récit de l'armistice dont nous célébrons en 2018 le centenaire. Le texte est de Paul Heuzé, la conclusion est de Grasset.

Pour si ardente qu’ait été l’activité militaire au cours des prodigieux événements d’octobre et de novembre, l’activité diplomatique déployée pendant cette même période ne lui a cédé en rien. On s’est battu avec autant d’acharnement autour du tapis vert que sur les champs de bataille. Depuis le 15 septembre, c’est-à-dire à partir du moment où les deux poches de Château-Thierry et de Montdidier ayant été réduites, tout espoir de redresser la situation devenait précaire, le Gouvernement allemand, en dépit de a résistance non encore ébranlée des pangermanistes et du Grand État-Major, s’était efforcé d’amorcer des négociations avec les Gouvernements de l’Entente.

Le 24 septembre, tandis que Foch, ayant à peu près réalisé le refoulement des Armées allemandes jusqu’à la ligne Hindenburg, commençait à entamer cette ligne, le chancelier fit savoir qu’il était prêt à adhérer aux « 14 points » indiqués par le président Wilson, dans son message du 8 janvier, comme pouvant servir de base à la paix future.

Ces « points » envisageaient la suppression de la diplomatie secrète : la liberté des mers : la suppression de toute barrière économique entre les États faisant partie de la Société des Nations : la réduction des armements : l’admission de la Russie nouvelle dans la Société des Nations et la reconnaissance des nouveaux États, issus de l’Empire russe : l’évacuation des territoires occupés par les Armées allemandes et la restitution à la France de 1’Alsace-Lorraine : l’autonomie des peuples d’Autriche-Hongrie : la rectification des frontières d’Italie suivant le principe des nationalités : le rétablissement de la Roumanie, de la Serbie et du Monténégro : la protection des nationalités soumises aux Turcs : la liberté des détroits : la création d’une Pologne indépendante, avec accès à la mer.

De son côté, le nouveau Ministre des Affaires Étrangères, von Hintze, se déclarait prêt à tenter toutes les ouvertures de paix « en dépit des refus ironiques et des railleries de ses ennemis ».

Jusqu’à la fin de septembre, le Haut Commandement allemand avait obstinément refusé de s’engager dans cette voie, et les diplomates avaient dû assumer seuls la tâche ingrate de parler au pays de la nécessité d’une paix de conciliation. Hindenburg, comme Ludendorff, persistait orgueilleusement à ne pas vouloir avouer que l’Allemagne pouvait être vaincue.

Le 29 septembre, cependant, il fallut bien reconnaître que la situation militaire était grave... Subitement désemparés, les deux grands chefs s’empressèrent de déclarer que seule, une paix immédiate était capable de sauver l’Armée. C’est que, vers Cambrai et vers Saint-Quentin, la ligne fortifiée s’effritait réellement bien vite sous les coups de Byng, de Rawlinson et de Debeney. Elle s’effritait si vite que le Grand État-Major fut saisi de panique en apprenant le désastre d’Orient. Au prince Max de Bade, qui venait de succéder comme chancelier au comte von Hertling, Hindenburg écrivait, le 3 octobre :

« Le Commandement suprême de l’Armée maintient sa demande formulée dimanche 29 septembre 1918, d’une offre de paix immédiate à nos ennemis. Par suite de l’écroulement du front de Macédoine et de la diminution des réserves qui en résulte pour le front Occidental, par suite aussi de l’impossibilité où nous nous trouvons de réparer les pertes très élevées qui nous ont été infligées dans les combats de ces derniers jours, il ne reste plus aucun espoir, autant qu’il est possible à un homme d’en juger, de forcer l’ennemi à faire la paix... L’Armée allemande reste solide et repousse victorieusement toutes les attaques, mais la situation devient de jour en jour plus critique et peut forcer le Haut Commandement à des décisions lourdes de conséquences. Dans ces conditions, il vaut mieux cesser la lutte, pour éviter au peuple allemand et à ses alliés des pertes inutiles. Chaque journée perdue nous coûte des milliers de braves soldats... »

Entendons bien que le vieux Maréchal ne concevait pas encore à ce moment, malgré l’imminente défaite, autre chose qu’une « paix allemande ». Il voulait bien enfin consentir à accorder aux Alliés la paix que ceux-ci ne pouvaient qu’ardemment désirer : mais, dans sa fausse compréhension de la situation générale, il ne songeait nullement à aller au delà.

Le prince Max de Bade était un homme habile que son extraordinaire souplesse rendait apte à évoluer au milieu des pires écueils. Persuadé que l’Entente ne traiterait jamais avec une Allemagne impérialiste et militaire, et comprenant déjà fort bien, lui, que la situation était désespérée, il imagina d’enlever son casque à Germania, et de la coiffer d’une manière de bonnet phrygien.

En moins de huit jours, le Gouvernement de Berlin devint purement démocratique : même, les socialistes indépendants les plus notoires, tels que Scheidemann et Erzberger, y figurèrent avec le titre de Secrétaires d’État sans portefeuille, et le pouvoir militaire fut placé sous le contrôle des autorités civiles.

Puis, tout de suite, le 6 octobre, Max de Bade adressait au président Wilson une note où il le priait :

« De prendre en main la cause de la paix, d’en informer tous les États belligérants et de les inviter à envoyer des plénipotentiaires pour ouvrir des négociations. La base des négociations était toujours « les 14 points », et le Chancelier demandait surtout, pour éviter que l’effusion du sang continuât... la conclusion immédiate d’un armistice général sur terre, sur mer et dans les airs ».

D’un naturel plus flegmatique, le président Wilson crut devoir demander des éclaircissements. S’agissait-il bien d’accepter d’emblée, sans discussion, les 14 points avant toute conversation ? Le Chancelier parlait-il au nom de l’Empereur ou au nom de l’Allemagne ? Enfin, il était bien entendu que l’évacuation des territoires occupés précéderait tout armistice.

troupes françaises

Le Catelet venait de tomber ; Cambrai allait succomber ; Horne poussait vers Lille, et Gouraud en Champagne : il fallait se hâter. Dès le 12, les demandes du président Wilson recevaient toutes de Berlin les réponses les plus satisfaisantes.

Aussi, grandes furent la déception et la colère allemandes quand, en réponse à ces protestations, le président Wilson émit encore, le 14 octobre, le désir formel de voir disparaître complètement le pouvoir militaire impérial, considéré comme l’obstacle le plus sérieux à toute paix durable. Le choc fut rude. On discuta. Wilson s’obstina et alla jusqu’à déclarer, le 23 octobre, que le Gouvernement allemand, demeuré irréductiblement militariste, ne lui inspirait aucune confiance.

Malgré l’extrême gravité de la situation, le Haut - Commandement se ressaisit un instant sous l’outrage : et, le 24, Hindenburg lançait une proclamation retentissante où il affirmait la nécessité de la lutte à outrance, puisque le président Wilson exigeait l’humiliation de l’Allemagne. De cette manœuvre, pas plus que des autres, le président Wilson ne fut nullement ému.

Or, depuis la mer du Nord jusqu’à Verdun, le système des positions Preuss, Bayern, Wotan, Siegfried et Alberick n’existait plus. Maîtres de Lille, de Saint-Quentin et de Laon, les Alliés étaient aux portes de Valenciennes et de Rethel. Le Reichstag s’indigna de l’incompréhensible aveuglement des chefs de l’Armée, et il exigea le renvoi immédiat de Ludendorff, l’âme du parti militariste, devenu le véritable dictateur de l’Allemagne.

Le 25 octobre, le général Groener remplaça donc Ludendorif comme Quartier Maître Général. Il avait la triste mission de présider à la débâcle.

Le 31 octobre, la Turquie capitulait.

Le 3 novembre, l’Autriche capitulait. Il fallut prélever une division bavaroise sur les maigres ressources du front occidental pour couvrir la frontière du Tyrol contre une offensive possible de quelques divisions italiennes.

Plus graves encore que tout cela, des mouvements bolchevistes se produisaient en Allemagne, et les marins de la flotte se mutinaient.

Or Foch frappait toujours, et la cavalerie des Alliés, lancée en rase campagne, talonnait maintenant les Armées allemandes, dont nos avions mitraillaient la retraite.

A cette date, l’accord est enfin réalisé entre les Alliés. Le 5 novembre, le président Wilson annonce au Chancelier que le maréchal Foch est autorisé à recevoir les représentants du gouvernement allemand et à leur communiquer les conditions de l’armistice. Le 6 novembre, le Chancelier Max de Bade était renversé : et le 7 novembre, à minuit 30, Foch recevait du Grand État-Major allemand le télégramme suivant :

« Le Haut-Commandement allemand, sur l’ordre du Gouvernement allemand, au maréchal Foch : Le Gouvernement allemand ayant été informé par les soins du Président des États-Unis que le maréchal Foch a reçu le pouvoir de recevoir ses représentants accrédités et de leur communiquer les conditions de l’armistice, fait connaître les noms de ses plénipotentiaires et demande l’endroit où ils pourront pénétrer dans les lignes françaises. II demande aussi une suspension d’armes, dans l’intérêt de l’humanité ».

Le maréchal répondait, à 1 h 20, que les plénipotentiaires allemands auraient à se présenter aux avant-postes de la 1ère Armée française sur la grand’route de Maubeuge à Guise. Lui-même quittait Senlis, dans la soirée, par son train spécial, pour se rendre à la petite garé de Rethondes, à 10 kilomètres de Compiègne, où les délégués allemands devaient arriver à 17 heures.

Foch est à Rethondes à 18 h 30, accompagné du général Weygand, son Chef d’Etat-Major, son confident et son ami, et de deux ou trois officiers de son État-Major. Il y trouve les amiraux anglais Roslyn Wemyss et Hope, qui venaient représenter la Grande-Bretagne : mais les délégués allemands, retardés par le mauvais état des routes et par divers incidents de voyage, ne sont pas encore là.

Ils ne se présenteront à Houdroy, à 2 kilomètres de la Capelle, qu’à 21 heures, aux avant- postes du 171e régiment d’infanterie, d’où, par le Quartier Général du général Debeney, ils gagneront le 8 novembre, à 7 heures du matin, la gare de Rethondes.

Ils sont six : M. Erzberger, ministre d’Etat, Président : le général von Wuterfeld, ancien attaché militaire à Paris, remplaçant le général von Glindel, commandant le Détachement d’Armée d’Alsace, qui s’était récusé : le Comte Obendorf, ministre plénipotentiaire : le capitaine de vaisseau Vanselow : le capitaine d’infanterie Geiger : le capitaine de cavalerie Helldorf.

Foch ne les reçoit qu’à 9 heures. Avec affectation, le télégramme du Haut-Commandement avait omis de mentionner que c’était le Gouvernement allemand qui sollicitait un armistice. Avant toute prise de contact, le maréchal fait préciser cet important détail par les délégués allemands. Erzberger et le Comte Obendorf ayant formellement déclaré qu’ils sollicitaient un armistice, Foch leur en communique les conditions. Il accorde un délai de 72 heures, à partir de 11 heures (heure française) pour les accepter, mais refuse toute suspension préalable des hostilités.

Certes, l’acceptation des conditions imposées, que les délégués devaient soumettre à leur Gouvernement, était de nature à légitimer 72 heures de réflexion. Voici ces conditions en substance :

1° Cessation des hostilités six heures après la signature de la convention. ‘

2° Évacuation immédiate des pays envahis et de l’Alsace-Lorraine.

3° Rapatriement, dans les quinze jours, des habitants de ces pays maintenus hors de chez eux contre leur volonté (otages ou autres.)

4° Abandon de 5.000 canons (2.500 lourds et 2.500 de campagne) : 25.000 mitrailleuses : 3.000 minenwerfer : 1.700 avions (parmi lesquels tout d’abord les appareils de bombardement). Tout ce matériel en bon état.

5° Évacuation de la rive gauche du Rhin par l’Armée allemande, terminée 31 jours après la signature de l’armistice. Cette région sera occupée et administrée parles Alliés et par les Etats-Unis. La rive droite du Rhin, sur une profondeur de 10 kilomètres, sera zone neutre, ainsi qu’un cercle de 30 kilomètres de rayon formant tête de pont devant Mayence, Coblentz et Cologne.

6° Aucune destruction ne sera effectuée dans les pays évacués par les Armées : aucune évacuation de matériel : les dépôts et installations militaires seront livrés.

7° Les voies de communications et les télégraphes seront respectés, ô.ooo locomotives et i5o.ooo wagons, ainsi que 5.ooo camions automobiles, et tout le matériel nécessaire à l’exploitation des pays rhénans, seront livrés dans 36 jours.

8° 48 heures après la signature, les mines et les dispositifs nuisibles seront signalés.

9° Les Alliés auront droit de réquisition dans les pays rhénans, L’entretien des troupes d’occupation demeurera à la charge de l’Allemagne.

10° Les prisonniers de guerre des Nations alliées seront immédiatement rapatriés, sans réciprocité.

11° Les prisonniers blessés seront laissés sur place et soignés par les moyens allemands.

12° Les pays envahis à l’Orient de l’Empire seront évacués jusqu’aux frontières de 1914

13° La Russie sera immédiatement évacuée et les instructeurs allemands seront rappelés.

14° Les réquisitions allemandes cesseront immédiatement en Roumanie et en Russie.

15° L’Allemagne renonce aux traités de Brest- Litowsk et de Bukarest.

16° Les Alliés ont libre accès en Pologne par Dantzig et par la Vistule.

17° L’Afrique Orientale allemande sera évacuée.

18° Les internés civils alliés, condamnés ou non, seront rapatriés.

190 Les dommages causés seront réparés. Les fonds de la Banque de Belgique seront restitués, ainsi que l’or russe ou roumain, qui sera pris en charge par les Alliés jusqu’à la paix.

20° Les hostilités cessent aussi sur mer.

21° Les marins alliés prisonniers sont restitués sans réciprocité.

22° Tous les sous-marins seront livrés, quinze jours après la signature de l’armistice.

23° Seront livrés aussi : 6 croiseurs de bataille que les Alliés choisiront : 10 cuirassés d’escadre, 8 croiseurs légers : 50 destroyers. Ces navires seront prêts à quitter les ports allemands 7 jours après la signature de l’armistice. Les navires restant seront désarmés.

24° Les mines posées seront indiquées et les Alliés auront droit de dragage.

25° Les Alliés auront libre passage en Baltique.

26o Le blocus de l’Allemagne est maintenu :les navires allemands trouvés en mer seront sujets à capture et le ravitaillement de l’Allemagne sera assuré par les Alliés. ‘

27° Les forces aériennes allemandes seront groupées dans des bases désignées.

28o Le matériel de côte et de ports, qui se trouve en Belgique, y restera.

29° Les ports de la mer Noire seront évacués : les navires russes seront remis aux Alliés : les navires neutres retenus en captivité seront libérés.

30° Les navires de commerce enlevés aux Alliés leur seront restitués.

31° Il est interdit de détruire aucun navire.

32° Avis sera donné aux neutres du rétablissement de la liberté du commerce.

33° Tout déplacement de navires allemands sous pavillon neutre est interdit.

34o La durée de l’armistice sera de 36 jours. Un préavis de 48 heures sera nécessaire pour le dénoncer.

Le maréchal Foch, l’amiral Wemyss, M. Erzberger ont apposé leur signature au bas de ce document.

L’épopée va finir dans le burlesque. Le sacrifice sanglant de millions de héros va être couronné par une manœuvre de chantage.

Tandis que le capitaine Heldorf, chargé de porteries conditions de l’armistice à Berlin,éprouve les plus grandes difficultés à franchir la ligne des avant-postes allemands, tant sont grands la nervosité et le mauvais esprit des sentinelles, le général de Winterfeld, transformé en diplomate, fait au général Weygand le plus sombre tableau de l’effondrement militaire de l’Allemagne. A l’entendre, l’Armée allemande n’existe plus : elle n’est plus capable du moindre effort et le bolchevisme va avoir beau jeu de l’autre côté du Rhin, en attendant de franchir la frontière et de se répandre dans les pays occidentaux... Vraiment il serait sage de ne pas briser complètement cet incomparable outil de paix qu’est l’Armée allemande. Quelque peu diplomate, lui aussi, à ses heures, Weygand prêtait une oreille intéressée aux développements pathétiques du général allemand, et hochait la tête à ses conclusions.

Cette même journée du 9, arrivait à Rethondes un officier du Grand État-Major, le major von Bapst, chargé de développer la même thèse du danger spartakiste.

Foch a examiné quelques suggestions présentées par les plénipotentiaires allemands : en bloc, il les a repoussées.

Le 10 novembre, tandis qu’ à Rethondes on attend toujours la décision du Gouvernement de Berlin, la poursuite se précipite sur toute la ligne. Les régiments allemands ne tiennent plus nulle part. Foch avertit Erzberger que le délai accordé expire le lendemain, à 11 heures du matin.

Le soir même, à 19 heures, un télégramme laconique, intercepté d’ailleurs par Senlis, apportait aux délégués allemands l’approbation qu’ils attendaient avec angoisse.

Le 11 novembre, à minuit 1/2, Erzberger demandait à entrer en séance : et à 5 h. 1/4 du matin, les plénipotentiaires apposaient leur signature au bas des conditions qui leur avaient été imposées. Les hostilités devaient cesser six heures plus tard, c’est-à-dire à 11 heures du matin.

Jusque là, la poursuite continua, sans relâche. Les Belges entrèrent à Gand : le Corps de cavalerie français Robillot à Grammont : l’Armée Plumer à Mons. Au centre, l’ennemi évacuait d’une part le territoire jusqu’à Chimay, de l’autre abandonnait Rethel. La résistance mollissait partout : les unités ennemies opéraient chacune pour leur compte et souvent se désagrégeaient : nos avant-gardes les talonnaient en cueillant des prisonniers et des trophées.

La guerre moderne : des parlementaires en automobile

Lorsque nous prononçons le mot « parlementaire », notre esprit évoque instinctivement le tableau classique : un officier debout, les yeux bandés, la tête rejetée en arrière dans une attitude un peu théâtrale, s’avançant les mains vides, d’un pas résolu, dans l’atmosphère à la fois sombre et lumineuse des fusillades interrompues. Derrière lui, à quelques pas, généralement à cheval, et leurs vêtements brillants faisant contraste avec les siens, souillés de boue, deux autres personnages, dessinés, eux aussi, une fois pour toutes : le trompette, les lèvres collées à l’embouchure de son instrument, le porte-fanion, dressant un grand drapeau blanc. Tableau, en effet, et dont, au surplus, beaucoup de peintres se sont inspirés en maintes toiles célèbres !

Il appartenait à la guerre moderne, dans laquelle la machine a joué, en tout et partout, un rôle si considérable, de nous offrir la primeur d’un spectacle tout différent : d’une part, un extraordinaire dialogue engagé entre les Grands Quartiers Généraux par la voie de la télégraphie sans fil : de l’autre, le passage des lignes en pleine nuit, par de simples voitures automobiles I... Mais est-ce bien le moment de philosopher ? Les faits parlent ici d’eux-mêmes : et le lecteur préférera, certainement, un simple récit, sec et précis.

C’est le 7 novembre, au matin, en plein déménagement du Quartier Général de la ire Armée (Armée Debeney), qui se portait de Beaulieu-les-Fontaines (Oise) à Homblières (Aisne), que des ordres furent donnés pour le transport probable des parlementaires allemands : à 8 heures, le lieutenant Randouin-Berthier, chef du Service Automobile du Quartier Général de l’Armée, recevait un coup de téléphone lui prescrivant d’envoyer d’urgence quatre voitures dans la zone du 31e Corps d’Armée, région de la Capelle, où les Allemands pouvaient être attendus à partir de midi. Quatre automobiles du Quartier Général se mirent en route : c’étaient trois voitures fermées et une voiture découverte. [1] Cette dernière emmenait le commandant : de Bourbon-Busset, chef du 2e Bureau de l’État-Major de la l’Armée, chargé de rcevoir les parlementaires. Il fit arrêter le convoi dans la Capelle, à l’entrée du pays, devant une assez coquette maison, appartenant à un M.. Pâques, et que les poilus de là-bas n’appelèrent plus, par la suite, que « la villa ». Là, deux autres autos, appartenant à l’Etat-Major du 31e Corps, vinrent se joindre à celles du Quartier Général de l’Armée :

Et... on attendit.

Sur ces entrefaites, on sait quelle bizarre correspondance s’était établie par l’intermédiaire de la T. S. F. Les « plénipotentiaires allemands » (radiotélégramme de 13 heures) se faisaient annoncer pour « 5 heures après-midi ». [2]

A cinq heures donc, le commandant de Bourbon monte dans la Renault (découverte) et se fait conduire lentement au delà de la Capelle, dans la direction d’Haudroy. Il attend assez longtemps, et rien n’apparaît.

Pendant ce temps, en effet, — le commandant l’ignorait — un nouveau radiotélégramme allemand annonçait un retard de trois à cinq heures !

La nuit était venue : le commandant se fit ramener à la « villa ». Il laissait sur place le commandant Ducorney, du 19e bataillon de chasseurs, commandant du secteur, à qui il avait donné ordre de le faire prévenir s’il se passait quelque chose.

Puis, tout le monde ayant très faim, on improvisa un dîner.

On mangea, tant bien que mal. On attendit encore...

Et, enfin, c’est à 21 h. 15 que se produisit le fait, qui restera désormais à la fois comme l’un des plus importants et des plus pittoresques de cette guerre.

Tout à coup, au loin, dans la nuit et la pluie, apparaît une lueur de phares. Elle grandit, elle s’approche : au-dessus d’elle, flotte et s’agite la tache claire d’un énorme drapeau blanc, en même temps que retentissent, dans le grand silence, des sonneries de trompette.

En cet instant, ce sont des poilus du 171e régiment d’infanterie — exactement de la 3’ compagnie — qui tiennent les tranchées : c’est donc un de leurs chefs, le jeune capitaine Lhuillier, qui s avance pour arrêter la première voiture.

Le point où s’est produit cette rencontre mémorable est la partie plate de la route située à peu près à mi-chemin entre la Capelle et Haudroy, à quelque à dizaines de mètres après la cote 252.

On se regarde.

Il y a là quatre voitures allemandes : les deux premières découvertes, les deux autres fermées. [3] C’est la première qui porte un drapeau blanc, très grand (2 à 3 mètres) et il est attache à l’arrière, bien droit et bien haut, de telle sorte qu’il est éclairé par les phares de la voiture qui le suit.

une voiture historique

La 48774 avec son conducteur Roussel, qui a pris aux lignes le Secrétaire D'Étal Erzbergtr

Derrière, au coin, la petite maison à deux cheminées est celle où les parlementaires allemands ont soupé à minuit et demi (nuit du 7 au 8 novembre 1918) à Homblière (Aisne)

A peine le capitaine Lhuillier s’est-il placé en travers de la route que, de la première voiture, saute un général allemand en grande tenue et un lieutenant. Ils s’avancent : et le lieutenant dit :

— Je vous présente le général Winterfeld.

Le général ajoute immédiatement, d’une voix claire, et pensant, évidemment, avoir déjà affaire à l’officier chargé de le recevoir :

— Je vous prie d’excuser notre retard, dont la cause est toute matérielle et hors de notre volonté.

— Mon général, répond le capitaine Lhuillier, je n’ai pas qualité pour vous recevoir : voulez- vous remonter en voiture.

En cet instant, la première voiture française, portant le commandant Ducorney, qu’on est allé prévenir, est arrivée à toute vitesse, et tous feux allumés, [4] On vérifie les papiers des parlementaires et de leur suite : puis le clairon allemand est remplacé, sur le siège de la première voiture, par un clairon français : et, la voiture française ayant fait demi-tour, les cinq voitures s’avancent vers la Capelle, aux sons du clairon français. De nombreux poilus se sont avancés et, dans la nuit, aux lueurs des phares, boueux et beaux, ils contemplent : pas un cri, pas un geste.

Il a été dit qu’on avait bandé les yeux aux Allemands. Ce détail est inexact. Des serviettes blanches avaient été préparées : mais, par suite de l’heure, elles ne servirent pas.

Le court trajet entre le point que nous avons indiqué et la maison Pâques se passa sans accident. Notons seulement que, à peine cent mètres franchis, il fallut s’arrêter un bon moment parce que la première voiture allemande avait une panne d’éclairage : et que, à l’entrée de La Capelle, quelques officiers français arrêtèrent encore une fois la voiture. Enfin, on arriva à la « Villa ».

C’est là qu’attendait le commandant de Bourbon. Il se plaça au bas du perron, debout, grand, bien droit, glacial : les Allemands descendirent des voitures : et le général von Winterfeldt, toujours à la seule lueur des phares des autos, présenta, avec aisance, ses compagnons de voyage : le secrétaire d’État Erzberger, l’ambassadeur comte Oberndorf, le capitaine von Eldorf, le capitaine de vaisseau Danselow, le capitaine Geiger.

Cela faisait donc deux civils et cinq militaires. Suivaient trois domestiques, dont un civil et deux militaires.

Tout le monde entra dans la villa, où eut lieu le bref dialogue qu’on a souvent relaté, le commandant de Bourbon liquidant, en quelques paroles claires, la question des parlementaires arrivés dans l’après-midi : Pendant tout l’après-midi, il était venu, aux premières lignes françaises, des officiers allemands pour se plaindre qu’on ne cessât pas le feu alors « que l’armistice était signé. »

— Il est bien convenu, Excellence, dit-il à M. Erzberger, qu’il y a eu un malentendu et que c’est de leur propre initiative que ces officiers sont venus nous demander si l’armistice n’était pas signé ?

— Absolument. C’est une erreur d’interprétation de nos premières lignes.

— Et, par conséquent, les opérations continuent.

— Absolument.

Puis il leur fit part des conditions dans lesquelles allait s’accomplir le voyage et présenta les officiers français qui devaient, avec lui, servir de guides.

Ce fut très court. Et tout le monde reparut.

C’est alors que se fit le changement de voitures. Tous les Allemands montèrent, avec les officiers français, dans cinq des automobiles françaises : les valises furent portées par eux des voitures allemandes aux autres voitures.

Des quatre autos allemandes, deux furent reconduites immédiatement dans les lignes ennemies par la voiture française découverte portant le commandant Ducorney : deux furent gardées à La Capelle pour parer à toute éventualité.

Et le cortège des voitures françaises se mit en marche, par la route La Capelle — Guise — Saint-Quentin.

Le nombre des curieux s’était augmenté : mais toujours le même silence — plus poignant mille fois que les cris.

Il était environ 22 heures.

Le voyage se fit normalement. Une pluie fine, une sorte de bruine, plutôt, embuait l’atmosphère. On allait assez lentement, dans les trous et la boue, avec, de chaque côté, les ruines, les bouleversements, les débris de villages déchiquetés... Cinq voitures glissant ainsi, mystérieusement, dans la nuit, et portant la destinée de l’Allemagne ! Qui saura dire, quelque jour, la grandeur lugubre de cette étrange randonnée !

L’arrivée à Homblières se fit à minuit 35.

Dans l’après-midi, on avait aménagé rapidement, dans une petite maison située auprès de l’église, une pièce, — fort simple, au surplus — pour y recevoir les voyageurs et leur donner un léger repas. [5] N’oublions pas que ceux-ci étaient partis de Spa depuis la veille, dans la soirée ! Et à ce propos, il n’est pas superflu de signaler que plusieurs des parlementaires ne cachèrent pas la surprise qui leur était causée par la facilité de la circulation et l’ordre parfait régnant dans la zone française, comparés aux encombrements formidables de la zone allemande, dans laquelle ils avaient roulé plus de vingt heures pour faire 160 kilomètres !

Voici l’ordre de préséance dans lequel les parlementaires s’étaient installés dans les voitures : dans la première — une limousine Delaunay à carrosserie cannée — le secrétaire d’Etat Erzberger et le commandant de Bourbon : dans la seconde : comte Oberndorf, et un officier français : dans la troisième : général von Winterfeld, et un officier français : dans la quatrième : capitaines von Heldorf et Geiger, un officier français : dans la cinquième : capitaine de vaisseau Danselow et un officier français. Les trois domestiques s’étaient casés à leur gré.

Tout le monde descendit de nouveau à Homblières.

Aucun service d’ordre spécial n’était préparé et il n’y avait d’ailleurs là que quelques curieux.

Un mauvais perron de quatre ou cinq marches, une petite porte : les Allemands entrèrent, sans hâte, le gros officier de marine le dernier. Plusieurs portaient de fort belles pelisses à cols de fourrures qu’ils ôtèrent dans l’entrée. Le goulot d’une bouteille dépassait de la poche d’un des domestiques.

Puis on entra dans la salle à manger.

Dix couverts avaient été préparés autour d une petite table ovale, couverte d’une nappe.

Le lieutenant Bogrand, officier d’ordonnance du général Debeney, s’adressant alors à von Winterfeldt qui, décidément, continuait à mener l’affaire — sans doute parce qu’il parlait mieux le français :

— Mon général, nous avons mis, à tout hasard, dix couverts à la même table : mais voici une petite salle pour votre suite. Combien d’entre vous resteront-ils ici ?

Von Winterfeldt répondit, toujours très courtois :

— Sept ici : trois à côté.

Silence. Une ordonnance déplace les couverts.

Comme il fallait cependant faire passer les trois domestiques allemands par cette même salle, le lieutenant Bogrand s’en excusa, d’un mot. Von Winterfeldt répondit en souriant :

— A la guerre comme à la guerre !

Et les sept se mirent à table.

Voici le menu qui leur fut servi :

Potage : crème d’orge

Jambon aux petits pois

Riz au chocolat

Fromage

Raisins

Café.

Dans quelques bouteilles, du vin rouge ordinaire.

Le repas resta morne. Les convives, sans se montrer précisément abattus, à l’exception peut-être de von Oberndorf qui avait l’air fort préoccupé, n’étaient pas évidemment en humeur de conversations frivoles. Donc ce fut un échange de quelques rares propos, h bâtons rompus. Le général von Winterfeldt s’était assis au milieu, l’uniforme gris-kaki clair avec le haut col bleu, et de nombreuses décorations.

Au dessert, le lieutenant Bogrand vint annoncer que le général commandant la 1ère Armée allait venir dire quelques mots : et, presque aussitôt, celui-ci (général Debeney) entra. II porta la main à son képi, les Allemands se levèrent tous. Le général prit la parole :

— Messieurs, j’ai reçu l’ordre du maréchal Foch de vous faire prendre aux lignes françaises et de vous conduire à son Etat-Major. Nous vous avons servi ici un repas fort simple : nous vivons d’ailleurs de la vie de nos hommes : ceci est le pain et le vin de nos soldats.

Les Allemands ne savaient toujours pas où ils étaient ni quelle suite immédiate allait avoir leur mission. Von Winterfeldt demanda :

— Quand pourrons-nous être reçus par Monsieur le Maréchal ?

Le général répondit d’une voix assez sèche :

— Il vous le fera savoir quand vous serez rendus à son Quartier Général.

— Et quand allons-nous repartir ?

— A l’instant : vos voitures sont prêtes.

Et il sortit.

Les voitures, en réalité, avaient été changées : et cette fois, cinq automobiles (fermées) de l’Etat-Major Foch étaient venues se ranger dans la nuit, sur la route.

Les bagages furent de nouveau transbordés. Comme un des officiers allemands introduisait sa valise dans une des voitures, son ordonnance, qui tenait la portière, la lâcha par mégarde et celle-ci vint heurter le postérieur de l’officier : il se retourna et jeta sur l’homme, effaré déjà, un regard foudroyant.

Les phares se rallumèrent. Cette fois, une garde, composée de quelques hommes du 123e régiment d’infanterie, mettait, dans la pénombre, les taches vives de ses baïonnettes. L’un des Allemands fumait un cigare. Ils remontèrent tous dans le même ordre. Et le départ fut donné.

Il était 1 h. 55.

Moins d’une heure après, sans autre incident, on arrivait à la gare de Tergnier. Là, les Allemands montèrent dans un train, qui les amena sur la petite voie de garage de Rethondes.

Disons quelques mots maintenant sur ce qui se passa le lendemain 8 novembre.

Lorsque Foch eut fait connaître aux parlementaires le texte de l’armistice, il fut décidé qu’ils enverraient un courrier en Allemagne.

Celui-ci, le capitaine von Heldorf, [6] fut conduit à Homblières par deux voitures de l’Etat-Major Foch. A Homblières, on leur substitua deux voitures du Quartier Général de la 1re Armée, une fermée et une découverte. Et le départ pour les lignes se fit à 17 heures, von Heldorf accompagné par le commandant de Bourbon.

Arrivés à la Capelle vers 19 heures, l’officier allemand et ses bagages (des coffres contenant des papiers), furent repris par les deux voitures) allemandes laissées la veille. Un drapeau blanc fut attaché à l’une d’elles : un clairon monta sur le siège : une auto française, portant le commandant de Bourbon, se plaça troisième. Et l’on s’avança, dans la direction d’Haudroy.

On allait prudemment, dans l’ignorance complète de l’endroit où se pouvait trouver la ligne de front proprement dite. Et il arriva alors une chose étonnante.

Les voitures avaient traversé plusieurs villages en ruines et déserts, lorsqu’elles arrivèrent à une agglomération de maisons qui pouvait être Rocquigny ou Vignehies. La route s’interrompait, un pont peut-être ayant été détruit. Le conducteur français descendit, chercha, tapa dans des fenêtres : et, soudain, un joyeux cri retentit dans la nuit :

— Les Français ! les Français !...

Les troupes allemandes, en effet, venaient de partir ! .

En un clin d’œil, une vraie foule de civils, femmes, enfants, entourèrent les voitures : et ce fut, pour ces trois Français (le commandant, un sous-officier et le conducteur), une ovation et des embrassements indescriptibles.

— Les Français ! les Français !...

Une émotion poignante mettait des pleurs dans tous les yeux... les Allemands regardaient, étonnés.

Enfin, au moyen d’un détour, on put reprendre la route. Et c’est un peu plus loin que les automobiles furent, comme on l’a dit, repoussées tout à coup par des balles de mitrailleuses allemandes. En vain le clairon sonnait, en vain von Heldorf criait en allemand, se démenait, s’époumonait : rien n’y fit.

L’affaire menaçait de tourner au tragique, car le danger était réel. Le commandant de Bourbon, bien que pas un muscle de son visage ne tressaillit, était alors en proie à une agitation intérieure violente : son frère avait été tué presque à ce même endroit en août 1914 ! Quel souvenir dans cette circonstance !

La scène dura près d’une heure. Enfin il fallut y renoncer. On fit demi-tour, et on rentra à La Capelle.

On sait comment, par la suite, se termina l’événement : le soir du 9, les radios ayant pu être échangés, les automobiles allemandes repassèrent enfin dans leurs lignes.

Un détail amusant pour finir.

Dans cette équipée de la soirée du 8, le conducteur français dont il a été question et qui fut embrassé à bouche-que-veux-tu par toute une population folle de joie, est l’abbé Guilloz, un rude poilu à barbe grise, décoré de la Croix de Guerre, que son chef nous présenta avec ces simples mots :

— Toujours volontaire le premier pour les missions dangereuses.

— Ah ! Ah ! Monsieur l’abbé, lui avons-nous dit, il paraît que, la nuit dernière, vous vous êtes fait embrasser par plus de cinquante femmes !... et beaucoup étaient jeunes et jolies !

Le grand brave homme a répondu, sans aucune gêne, en souriant avec une bonhomie joyeuse :

— Oh !... mon lieutenant... tout simplement le baiser de... Paix !

CONCLUSIONS

Photo de l'armistice

Photo Wikimedia Commons, avec les informations suivantes : Cette photographie est prise dans la forêt de Compiègne, au pied du wagon-salon du train de Foch où vient d'être signé l'armistice. Ce wagon fut réquisitionné auprès de la Compagnie Internationale des Wagons-Lits afin d'être affecté au train de l'état-major. Le maréchal Foch est au premier plan, second sur la droite, entouré par les deux amiraux britanniques Hope et Rosslyn Wemyss.

La bataille de France est terminée : depuis le 21 mars, elle a duré 235 jours.

Sur 800 kilomètres de développement, elle a mis aux prises plus de 6 millions d’hommes, venus de toutes les régions de l’univers ; d’un côté 13 Armées et de l’autre 14...

Gigantesque bataille mondiale, elle a cependant été le règlement de comptes tant attendu entre la France et l’Allemagne ; et c’est bien le génie français, clair, souple et vigoureux, qui y a vaincu la lourde méthode, la ténacité et l’orgueil germaniques.

Au point de vue art militaire, elle est le jugement définitif prononcé sans appel par des événements grandioses, entre deux doctrines de guerre : la française et l’allemande, toutes les deux issues d’ailleurs de Napoléon, mais reflétant dans leurs modalités les qualités et les faiblesses des deux races.

Ce fut d abord le coup de bélier germanique, patiemment, méthodiquement préparé de longue date et concentrant dans un seul effort, formidable, contre Saint-Quentin, toute la puissance militaire de l’Allemagne. Ludendorff joue toute sa partie sur une seule carte. Sa seule idée est de briser le centre des Alliés, au point de soudure des Armées françaises et britanniques, de rejeter les Anglais vers la mer, et d’acculer la France isolée h. une capitulation.

Rêve grandiose, disproportionné aux moyens mis en œuvre. Erreur fatale en somme, dont l’Armée allemande ne se relèvera pas. Elle s’en relèvera d’autant moins que l’Entente a consenti enfin à créer un commandement unique pour toutes ses Armées, et qu’elle a trouvé un Foch pour exercer ce commandement.

L’esprit de Ludendorff n’évolue pas. Le Quartier Maître Général s’obstine dans son idée de percer sur un point. Les moyens sont plus réduits : le nouvel effort le sera aussi, mais pas à proportion. C’est vers Amiens qu’il est dirigé... Il est insuffisant ! Toujours trop grand ! Ludendorff doit encore restreindre ses visées. C’est maintenant sur la Lys l’Armée belge qu’il va chercher à séparer de l’Armée anglaise... Or, il n’est même plus temps d’obtenir ce résultat : l’Armée allemande est épuisée : elle a besoin de repos. Si, moins orgueilleux, appréciant mieux la valeur de ses adversaires, le Haut Commandement allemand avait dirigé sur la Lys son puissant effort du 21 mars, l’Armée belge eût été coupée et écrasée, la gauche anglaise eût été tournée et tout le dispositif allié eût été rejeté vers le sud ! C’était la victoire à moins de frais et à peu près certaine.

Donc, un repos d’un mois est nécessaire pour refaire les divisions et accumuler le matériel nécessaire pour un nouveau coup de massue, car l’esprit de Ludendorff n’évolue toujours pas. Têtu, il veut percer le centre des Alliés par l’application de toutes ses forces sur un point... Et le 27 mai, c’est le terrible coup du Chemin des Dames. Il n’est pas mortel parce qu’il est unique, que tout le reste du front dort et que les réserves de Foch peuvent accourir pour colmater la brèche.

L’offensive du 21 mars avait creusé une poche vers Montdidier : celle du 27 mai en creuse une autre vers Château-Thierry, symétrique de la première par rapport à la forêt de Compiègne, et c’est tout.

Les Allemands s’essoufflent. Les Américains accourent, et Foch reconstitue ses réserves en attendant l’heure, de la contre-offensive.

Effort unique sur le saillant de Compiègne pour arrondir le front... Échec.

Effort sur la Marne et en Champagne... Échec. C’est le moment. Avec une splendide maîtrise, Foch a saisi l’initiative des opérations. Il avait tassé ses réserves dans, la forêt de Compiègne, entre les poches de Montdidier et de Château- Thierry : il fonce dans le flanc de celle de Château-Thierry et la réduit, dégageant du coup la voie ferrée de Paris à Avricourt.

Puis souple, ardent et vigoureux, il ne lâche plus son adversaire qui, tel un taureau aveuglé par les banderillas et déchiré par les flèches, ne sait plus où foncer.

Par l’Armée britannique, Foch dégage la voie ferrée d’Amiens à Paris : et désormais maître de ses rocades depuis la mer du Nord jusqu’aux Vosges, grâce à l’admirable virtuosité des Grands Quartiers Généraux français et britannique, il multiplie sur tous les points du front les feintes et les attaques. Nulle part il ne pousse à fond.

Il s’arrête toujours au moment où les résultats à obtenir ne paraissent plus équilibrer les pertes probables.

En août, attaques frontales pour rejeter l’ennemi sur la ligne Hindenburg : poussée franco-britannique dans le Cambrésis et dans la Somme : poussée française dans l’Oise et en Champagne.

En septembre, l’ennemi fixé partout et solidement maintenu derrière ses fils de fer, la manœuvre qui doit emporter la décision se dessine. Effort franco-britannique sur le centre, qui recule jusqu’à Saint-Quentin ; effort franco-britannique dans les Flandres pour ébranler la gauche ; effort français en Champagne, pour ébranler la droite ; amputation par l’Armée américaine de la hernie de Saint-Mihiel. Les Armées alliées sont maintenant sur tous les points au contact de la ligne Hindenburg, dans laquelle l’Armée anglaise a déjà mordu.

En octobre, la double manœuvre enveloppante s’accentue sur les ailes, tandis que le centre est pilonné sans relâche. L’une après l’autre, les formidables lignes de défense, prises à revers et martelées de front, s’écroulent. Les divinités des Niebelungen, lourdes et compassées, s’enfuient l’une après l’autre, désemparées par l’insolence gauloise. Les Franco-Belges sont à Bruges : les Anglais à Lille : les Français à Laon, à Guise, à Vouziers...

En novembre, la poursuite et la double manœuvre enveloppante se développent, jusqu’à ce que l’ennemi, pour éviter le coup de filet fatal qui, dans moins de huit jours, englobera près de 2 millions d’hommes et tout le matériel de guerre de l’Allemagne, demande grâce...

Au point de vue tactique, la victoire est hors de pair. L’Armée vaincue est affaiblie de plus de 600.000 hommes, depuis le 21 mars. Elle laisse entre les mains du vainqueur 385.000 prisonniers et 6.600 canons, sans parler de plusieurs centaines de milliers de fusils et de mitrailleuses, de millions d’obus et de cartouches. Jamais l’histoire n’a enregistré plus grand désastre : et la catastrophe eût été totale si l’offensive de Lorraine, fixée au 14 novembre, se fût déclenchée sur les voies de communication de ces Armées disloquées, désemparées et affaiblies par l’indiscipline croissante. Seule, une capitulation, sans exemple dans les annales de l’humanité, a sauvé les restes de l’Armée allemande.

Au point de vue stratégique, la victoire n’est pas moins éclatante. La situation stratégique des Armées allemandes était très bonne le 21 mars : elle était brillante le i5 juillet : le 11 novembre, elle était désespérée. Toutes les lignes de défense étaient écrasées : les deux flancs étaient débordés, les lignes de communication menacées.

Au point de vue politique, ses résultats sont grandioses. Plus que Cannes, autant qu’Austerlitz et que Iéna, plus que Sedan, elle a abattu le plus formidable Empire militaire qu’ait connu le monde, et mis fin à la plus gigantesque des guerres. Les finesses de la diplomatie ont pourtant réussi à arrêter les opérations huit jours trop tôt : c’est pourquoi la victoire n’a pas été poussée jusqu’au bout. Huit jours plus tard, on eût pu exiger le désarmement complet des Armées allemandes et le défilé sans armes de ces divisions sur les ponts du Rhin, sous le contrôle des commissions interalliées. Puisse l’Europe n’avoir pas h. payer par de longues années de guerre sa fatale magnanimité et l’erreur qui a permis aux régiments allemands de rentrer dans leurs garnisons, drapeaux déployés et en passant sous des arcs de triomphe !

Le 12 novembre, le Maréchal Foch remerciait en ces termes les artisans de sa gloire :

« Officiers, sous-officiers et soldats des Armées Alliées, après avoir résolument arrêté l’ennemi, vous l’avez, pendant des mois, avec une foi et une énergie inlassables, ittaqué sans répit.

« Vous avez gagné la plus grande des batailles de l’histoire, et sauvé la cause la plus sacrée : la liberté du Monde. Soyez fiers

« D’une gloire immortelle, vous avez paré vos drapeaux !

« La postérité vous garde sa reconnaissance. *

Dès la veille, la Chambre des Députés avait tressé aux vainqueurs la plus belle des couronnes. Quand Clemenceau, le Président du Conseil et le dernier survivant des protestataires de l’année terrible, eut d’une voix émue, mais ferme comme son âme, annoncé la victoire du haut de la tribune, tous les représentants de la Nation, debout, l’acclamèrent. Et par 495 voix, l’ordre du jour suivant exprimait la pensée de toute la France :

« Les Armées de la République et leurs Chefs,

Le citoyen Georges Clemenceau, Président du Conseil, Ministre de la Guerre,

Le Maréchal Foch, Généralissime des Armées,

Ont bien mérité de la Patrie. »

L’Allemagne est écrasée, ensanglantée, ruinée pour plus d’un siècle : et, comme il arrive toujours aux nations dans ces grandes catastrophes, ceux dont l’orgueil et la détestable ambition creusèrent l’abîme, l’ont abandonnée.

Guillaume II, le Kaiser « à la poudre sèche », s’est enfui dès qu’il a compris que la défaite était irrémédiable. Il s’est réfugié à Amerongen, sous la protection des lois hollandaises. Il jouit maintenant de ses biens, mis au préalable en lieu sûr. Le Kronprinz s’est enfui en Hollande, lui aussi, dans la petite île de Wieringen. Connaissant la lourde part de responsabilité qui lui incombe dans les crimes commis par ses soldats en 1914, il était soucieux d’échapper à la justice des Alliés et aussi peut-être, — qui sait ? — à la Révolution qui semblait gronder dans les masses populaires allemandes.

Lamentables épaves qui n’ont même pas su sauvegarder leur dignité dans le malheur ou ils ont entraîné leur pays, et qui l’ont abandonné sans honte au moment où il allait sombrer, comme les rats abandonnent un navire en perdition !

Notes

[1]              Une Delaunay 28 chevaux, une Panhard 20 chevaux, une Dion 15 chevaux ; la voiture découverte, une Renault 18 chevaux.

[2]              Quelques personnes ont pu croire qu’il s’agissait là ‘le traduction. Toute cette correspondance aérienne a eu lieu, au contraire, en français.

[3]              Une Mercedes, deux Bec, une non identifiée.

[4]              Tous feux allumés ! Ces détails ne paraîtront pas inutiles à ceux qui savent quelle obscurité absolue était de règle dans les lignes de l’avant. Ces voitures portant des phares allumés y constituaient un événement sensationnel.

[5]              Il y aurait à donner, sur cet aménagement, des détails : par exemple l’installation hâtive de lavabos et de... W. C., naturellement, installation faite d’ailleurs par des travailleurs boches

[6]              On a écrit le nom différemment. L’orthographe que je donne ici a été prise sur la valise du capitaine.